Feminicid (Une chronique de Mertvecgorod), Christophe SIEBERT

Le journaliste Timur Maximovitch Domachev a enquêté sur les féminicides qui sont fait des centaines de victimes à Mertvecgorod depuis le début du XXIe siècle. Pour cela, il a plongé dans les bas-fond de cette ville déjà elle-même bas-fond irrespirable et hautement dangereuse. Rencontré dans Images de la fin du monde, ce journaliste est mort, assassiné d’une balle dans la tête, avant de finaliser son enquête. Feminicid est la traduction du récit de ses recherches et de ses notes. Avec, à la clef, un nombre incroyable de révélations…

Un fait divers atroce

Timur Domachev, vous vous rappelez, c’est ce journaliste minable qui travaillait dans « un hebdomadaire spécialisé dans les faits divers crapoteux et sordides » découvert dans « La danse de mort », une des histoires du formidable et déstabilisant Images de la fin du monde. Toujours sous le choc de ce qu’il a vécu avec ces jeunes gens, spectateur semi-consentant de l’horreur, il a changé de vie et veut comprendre pourquoi tant de cadavres de femmes ont été répartis à travers la ville, plus ou moins mutilés, depuis le 8 septembre 2001. Et ce, au moins jusqu’en 2028, année du meurtre de Timur Domachev. Et le décompte macabre est affolant : 2388 disparitions. Au minimum ! Le journaliste enquête donc, malgré le danger. Car, il s’en aperçoit vite, les témoins ne font pas de vieux os. Et les personnes impliquées semblent très, très haut placées.

Un carnet de notes

Ce livre est présenté du début à la fin comme l’œuvre originale de Timur Domachev, traduite du russe par Ernest Thomas. Le nom de Christophe Siébert n’apparaît que sur la couverture, la tranche et la page de garde. On est à nouveau dans une immersion totale. Mertvecgorod vit, dans l’esprit et dans les notes de son auteur (on peut en voir des éléments sur le site internet qu’il lui a dédié). Et c’est donc avec un parfait naturel qu’il se met dans la peau du journaliste au parcours minable pour nous proposer un récit aussi envoûtant qu’Images de la fin du monde, bien que différent, car plus suivi, moins « décousu ». Dans la première chronique de Mertvecgorod, on faisait connaissance avec la ville, son climat, son ambiance, ses principaux protagonistes et son histoire. Il fallait bien toutes ces pages pour s’imprégner de cet univers. Il fallait bien toutes ces histoires, racontées comme des perles, enfin des perles enduites de produits chimiques hautement toxiques et qu’on vous enfourne dans le bide après vous l’avoir ouvert à grands coups de dents.

Feminicid, donc, est plus suivi dans sa narration : on est dans la tête de Domachev au fur et à mesure que son enquête progresse, qu’il recueille des faits (Christophe Siébert, comme dans son premier opus, aligne des chiffres, des dates, en forme de listes, ce qui est totalement justifié, puisque l’on est dans un carnet de notes). Les déductions et les réflexions s’enchaînent progressivement, avec quelques retours en arrière et beaucoup de questions. D’ailleurs, à la fin, nous n’aurons pas toutes les réponses. Mais à quoi bon ? Le tableau dressé est suffisamment démoralisant et, en même temps, fascinant.

Une brassée de thèmes

Car Christophe Siébert, plus encore que dans Images de la fin du monde, sait surprendre son lecteur. Le récit commence donc comme un récit d’enquête, un témoignage de première main sur quelqu’un qui a essayé d’élucider le mystère de la mort de milliers de femmes, sur leurs derniers instants sans doute douloureux et violents, vu l’état des cadavres : corps mutilés de diverses façons, traces de coups et de viols. Et tout le monde qui semble s’en moquer. Mais quoi d’étonnant à Mertvecgorod !

Cette enquête amène l’auteur à se pencher sur des personnages importants de cette ex-république soviétique. Eux aussi, nous les avons croisés dans Images de la fin du monde. Déjà, ils m’avaient impressionné. En mal, tant ils semblaient uniquement guidés par leurs propres désirs, sans aucune pensée pour ceux qui leur permettaient de les assouvir, considérant les autres habitants comme du bétail, de la chair à canon, de la chair à désir, des objets façonnables à merci, jetables ensuite, après usage. Et ce n’est pas la lecture de Feminicid qui a amélioré leur image. Des saloperies sans nom, voilà ce qu’ils sont. Mais avec une épaisseur que leur donne Christophe Siébert. Malgré leurs crimes abjects, ils ne sont pas des caricatures d’ordures rencontrées ici ou là. Ils prennent corps et esprit, avec leurs fantasmes et leurs craintes, leurs pulsions et leurs rêves.

Et ils sont le lien avec la dernière partie du livre. En particulier l’artiste Yvan Bura, dont on ignore s’il est toujours en vie après avoir simulé sa mort ou si cette dernière est réelle. Yvan Bura et son parcours chaotique mais impressionnant. Yvan Bura, artiste total, qui ne se contente pas d’un seul support : films, livres, objets créés avec les mêmes centres d’intérêts, mystérieux, mystiques, compréhensibles de ses seuls affidés. Et encore. Yvan Bura, qui est peut-être en lien avec quelque chose de plus grand.

Car, comme je le disais au-dessus, l’auteur mélange les genres. On passe peu à peu du roman noir bien crade au mystique assumé. Entrevu dans la première chronique de Mertvecgorod, entre autres avec la cérémonie présidée par le fantasque Nikolaï le Svatoj. La faille créée par l’attentat réussi (l’explosion a bien eu lieu), mais raté (les répercussions ont été bien plus grandes que prévu et toute une partie de la ville a disparu sous la surface, mettant à jour d’étranges lieux et provoquant d’étranges phénomènes) a-t-elle permis une connexion avec d’autres créatures ? D’ailleurs, un certain monstre à tentacules pointe son museau immonde. Et ce glissement d’un genre à l’autre passe comme une lettre à la poste. Je me suis laissé embarquer du début à la fin.

Malgré ma légère appréhension après le choc ressenti à la lecture d’Images de la fin du monde (la seconde chronique serait-elle à la hauteur ?), Feminicid ne m’a pas déçu, au contraire. Ce récit, au titre bien actuel hélas, prolonge le plaisir et le malaise ressentis à la lecture du premier ouvrage. Il m’a même semblé plus abouti par certains côtés. Et cela laisse présager encore du bon avec les suites annoncées (Écrits de prison, rédigés par le jeune Camille, qui a gravité autour de Nikolaï le Svatoj sont annoncés dans une note du livre, comme sur le site de Mertvecgorod) qui arriveront vite, j’espère, car Mertvecgorod est comme une drogue dont il est difficile de se passer très longtemps.

Présentation de l’éditeur : Voici la première édition non-clandestine du manuscrit de Timur Maximovitch Domachev, journaliste trouvé mort d’une balle dans la tête le 20 février 2028, à Mertvecgorod, alors qu’il enquêtait sur des féminicides en série. Entre l’audace narrative de Bolaño, la noirceur cyberpunk de Dantec ou le post-exotisme de Volodine, les chroniques de Mertvecgorod explorent les bas-fonds d’une société rongée en profondeur.

Au Diable Vauvert – 16 septembre 2021 (récit inédit– 373 pages – 20 euros)

Merci aux éditions Au Diable Vauvert pour ce SP.

D’autres lectures : Gromovar, Nicolas Winter, SFFantasy, La Barmaid aux lettres (+ un passionnant entretien avec l’auteur),

2 commentaires sur “Feminicid (Une chronique de Mertvecgorod), Christophe SIEBERT

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