1922 Célestopol, Emmanuel CHASTELLIERE

Et nous voilà de retour à Celestopol ! Chez un nouvel éditeur, mais avec le même talent et la même force d’évocation, Emmanuel Chastellière nous invite à nouveau dans sa ville à l’histoire riche et aux habitants humains, si humains. À travers 13 nouvelles, nous allons explorer une fois encore les ruelles et les tréfonds de ce miracle lunaire, nous imprégner de son ambiance si particulière.

Vous avez lu Celestopol, recueil de nouvelles paru en 2017 ? Tant mieux pour vous ! Vous connaissez déjà cette cité, son caractère bien affirmé, ses personnages aux caractères bien trempés, ses relents fantastiques. Vous ne l’avez pas lu et donc, vous découvrez la ville lunaire ? Tant mieux pour vous ! Vous allez faire connaissance d’une ville monde, où l’amour le dispute à la haine, l’ambition au fatalisme. Vous allez découvrir des habitants tantôt forts et braves, tantôt au bout du rouleau et prêts à laisser filer leur existence. Vous l’aurez compris, 1922 Celestopol est à mettre entre toutes les mains. Pourquoi ?

Parce que les personnages sont profonds et éminemment attachants

Cela a été une grande joie de retrouver un duo pour le moins étonnant, croisé plusieurs fois dans le premier recueil, mais davantage mis en valeur dans ce deuxième opus : l’aventurière islandaise Arnrún et son compagnon à l’esprit greffé dans le corps de l’ours qui l’a tué, Wojtek. Je ne sais pas où Emmanuel Chastellière a trouvé l’idée d’un tel binôme, mais elle est savoureuse et fonctionne parfaitement. La femme tourmentée par son passé, impulsive, sportive et l’homme-ours plus réfléchi, pataud et peu discret, du fait de sa corpulence et de sa grosse voix. Ils sont placés dans des situations souvent étranges, à la limite du fantastique (on croise parfois des fantômes dans Celestopol). Et c’est leur complémentarité et l’étendue de leurs talents qui leur permettent d’en triompher. Ou, tout du moins, de s’en sortir vivants. Mais pas nécessairement épargnés. Car, comme tous les personnages croisés sur la Lune (et aussi sur la Terre, car l’auteur se permet, en cette année 1922, quelques incursions sur la planète bleue), Arnrún et Wojtek souffrent et donnent de leur personne, volontairement ou non, pour cette ville exigeante et magnifique.

Je ne vais pas faire le portrait de tous ceux qui habitent la ville et les pages de cet ouvrage, mais comment ne pas évoquer à nouveau le duc Nikolaï, maitre de la ville, despote pour certains, bienfaiteur pour d’autres. Mais isolé et fantasque pour tous. Car qui peut se vanter de comprendre totalement les pensées et les motivations profondes de cet homme aux pouvoirs exceptionnels. Ne dit-on pas que Celestopol, c’est lui ? Et qu’avec sa mort, Celestopol disparaîtrait (la réponse est dans le premier recueil). Il se retrouve à nouveau, dans ce livre, au centre de nombreuses intrigues, manipulations. Il se découvre davantage à nous aussi. Car, si Emmanuel Chastellière confirme certains traits abordés dans Celestopol, il les pousse plus loin et nous fait plonger plus loin dans les rouages de la ville et dans ses liens avec le duc.

Une petite pensée pour tous les anonymes qui sortent de l’ombre durant quelques pages, afin de nous émouvoir grâce à l’évocation d’une partie de leur vie, souvent tourmentée et bouleversée. Ils m’ont touché, pour la plupart, car ils semblent réels, avec leurs doutes, leurs chagrins ou leurs passions. Qu’ils soient humains ou mécaniques, car, les automates ont droit de cité à Celestopol. Dont le plus célèbre, valet et, oserai-je, confident, voire ami du duc, Ajax et son flegme.

Parce que les histoires sont belles, touchantes et efficaces

Et pour servir ces personnages, Emmanuel Chastellière a concocté des nouvelles souvent parfaitement ciselées. Il est impressionnant de voir comment certains auteurs parviennent à créer un univers qui prend rapidement forme et, au fil des pages, s’épaissit, s’enrichit, se densifie. Et tout cela, sans longues descriptions, mais au fil de l’histoire. Les textes sont, pour la plupart, assez courts (une vingtaine de pages, à quelques rares exceptions près) et permettent de découvrir des gens, crédibles et pleins de vie (enfin, pas tous jusqu’au bout), à un moment particulier de leur vie. Et surtout, ces lignes sur du papier donnent envie de suivre ces personnages, de les comprendre, de voir ce qui leur arrive. Et cela, avec inquiétude, voire angoisse parfois, tant l’auteur parvient à nous les rendre proches. En quelques pages, voire quelques lignes, il nous place à leurs côtés et l’on prend fait et cause pour eux, malgré leurs difficultés.

Car Emmanuel Chastellière n’est pas tendre avec eux. Souvent, il nous les présente au pire moment de leur existence. Il faut dire que Celestopol se mérite et ne ménage pas ceux qui l’habitent. Résultat, des textes, surtout au début, aux tonalités sombres, voire désespérées. Mais pas désespérantes, puisque l’on continue à tourner les pages, intrigué et impatient de savoir la suite. Les nouvelles sont pour beaucoup placées sous le poids de ce fatalisme que j’associe peut-être à tort avec l’« âme russe ». Cette force du destin qui vous ramène sans cesse à votre place, malgré vos efforts. Les gens s’agitent, vivent, espèrent, souffrent, mais la fin semble écrite. Et que ce soit dans la veine réaliste ou la veine fantastique (car, je le rappelle, l’auteur se permet des incursions dans plusieurs genres littéraires, sans que cela gêne la cohérence de l’ensemble), l’ambiance générale est pesante : j’ai eu du mal à imaginer un happy end. D’où, parfois, ma surprise. Mais je n’en dis pas plus pour ne pas déflorer quoi que ce soit.

Parce que c’est une uchronie solide

Comme je l’avais dit dans ma chronique de Celestopol, Emmanuel Chastellière ancre ses récits dans l’Histoire avec efficacité tant il la maitrise. Il peut ainsi la suivre, puis s’en éloigner et enfin la tordre. L’Empire russe se divise entre dirigeants ambitieux et forts. Le duc Nikolaï, sans faire ouvertement sécession, s’écarte de plus en plus ostensiblement du pouvoir moscovite, avivant les tensions. Celestopol est comme ces capitales du début du siècle qui tentaient d’être les plus novatrices, les plus esthétiques, les plus attirantes à force d’évènements sportifs ou culturels, de célébrités invités pour une journée ou à résidence (et en 1922, on en croise, dont la remarquable Marie Curie ou le méconnu Howard Carter), de bâtiments audacieux. L’auteur fait naître pour nous une cité qui aurait tout à fait sa place dans les livres d’histoire à l’école tant elle s’appuie sur la réalité.

Découvrir l’existence de 1922 Celestopol a été, cela paraît évident à la lecture de cette chronique, une grande joie pour moi. Joie décuplée à sa lecture, car Emmanuel Chastellière a encore davantage réussi à affiner son alchimie que dans le premier recueil : est-ce l’expérience, le fait de se contraindre à ne raconter des histoires que sur une année et donc à resserrer les récits ? Le fait est que le résultat est bluffant. Et beau. Car l’éditeur, HSN (L’Homme Sans Nom), a peaufiné l’objet, superbe, avec carte couleur en troisième de couverture (avec rabat) et mise en page et maquette aérées et très esthétiques. Sans parler de la couverture, qui correspond tout à fait au sentiment qui ressort de cette lecture. Enfin, cerise sur le gâteau, on trouve dans ce livre un sommaire, ce qui, à mon avis, manque souvent dans les livres comportant plusieurs parties (et surtout quand ce sont des nouvelles).

1922 Celestopol est donc, pour moi, une superbe réussite et un moment de lecture précieux. Cela appelle l’espoir de voyager à nouveau, qui sait, dans les rues de Celestopol. Je pense ne pas être le seul dans ce cas. Qu’en pensez-vous, monsieur Chastellière ?

Présentation de l’éditeur : PLONGEZ DANS LA CITÉ LUNAIRE DE CÉLESTOPOL, ET DÉCOUVREZ-EN LES INNOMBRABLES MERVEILLES Une année à la découverte des mirages et des merveilles de la cité sélène, joyau de l’âme slave arraché à la Terre, entre les mains d’un duc au destin défiant le cours du temps. Une année où croiser dans ses rues Marie Curie, l’archiduc François-Ferdinand ou Howard Carter, mais aussi humbles ouvriers, voleur volubile ou automates au cœur de cuivre. Entre ruines lunaires à explorer, un championnat du monde d’échecs à préparer ou des complots à déjouer… Les canaux ambrés de la ville n’ont pas fini de vous dévoiler ses secrets ! Emmanuel Chastellière nous invite à redécouvrir une ville bâtie sur la Lune dans l’ombre de Jules Verne, à l’aube d’une ère nouvelle délicieusement uchronique, à travers 13 histoires qui s’entrecroisent dans un véritable chassé-croisé étourdissant.

L’Homme Sans Nom (HSN) – 18 mars 2021 (13 nouvelles inédites– 415 pages – 21,90 euros)

Merci aux éditions HSN pour ce SP.

D’autres lectures : CélineDanaë, Le syndrome Quickson, Sometimes a book, Un bouquin sinon rien, Aelinel, Boudicca (Le bibliocosme), Dup, Le Chroniqueur, Yuyine, Les pipelettes, Nicolas Winter, La Geekosophe, Stéphanie Chaptal,

3 commentaires sur “1922 Célestopol, Emmanuel CHASTELLIERE

  1. « 1922 Celestopol est donc, pour moi, une superbe réussite et un moment de lecture précieux. Cela appelle l’espoir de voyager à nouveau, qui sait, dans les rues de Celestopol. Je pense ne pas être le seul dans ce cas. Qu’en pensez-vous, monsieur Chastellière ? »

    J’en pense que j’aimerai beaucoup, si ça ne tenait qu’à moi ! 🙂

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