Anarchy in the U.S.E., John KING

L’Union européenne s’est bien développée. Elle contrôle maintenant d’une main de fer les états qui l’ont rejointe. Mais tous les habitants n’apprécient pas cette tyrannie injuste, qui se targue d’égalité mais tient les rênes sans aucune pitié. Surtout en Angleterre, dernier îlot de résistance à la dictature de Bruxelles et de Berlin.

De gros sabots

Ami.e.s de la finesse, passez votre chemin ! Si vous aimez les avis nuancés, les pincettes pour déposer votre sucre dans votre thé, vous allez subir un choc. Violent. Non pas que John King soit une brute. Enfin, je ne l’ignore, ne le connaissant pas personnellement. Mais quand il veut convaincre, il utilise plutôt la Panzer division que le doux chant des oiseaux. Il suffit, pour s’en convaincre de lire le titre original : The Liberal Politics of Adolf Hitler. Est-il besoin d’en dire plus ? Nous sommes dans un roman satirique. Et la satire se dessine à gros traits. Cela tombe bien. Après tout, Voltaire, dans son Candide, n’hésite pas devant certaines outrances pour faire réagir son lecteur. Bon, je ne compare pas le talent de John King à celui de l’auteur des Lumières, mais la visée est la même : convaincre. Ou, au moins, faire rire aux dépends de certaines aberrations, de certains personnages publics particulièrement ridicules. Ou plutôt non, pas ridicules. Dangereux. En tout cas selon l’auteur anglais. Reprenons.

Trois personnages bien différents

Publié en 2016 outre-Manche, cette satire d’une Europe toute-puissante face à la lutte d’une Angleterre du « c’était mieux avant » fait la part belle aux insulaires. On suit, dans ce roman, trois personnages. Rupert Ronsberger est un Crate-Bureau (B+) (rien que la hiérarchie est d’autant plus drôle qu’elle paraît très réaliste). Il travaille pour l’Europe, à un niveau subalterne. Mais il croit pleinement à tout ce qu’affirment les dirigeants. Et il espère, plein d’ambition qu’il est, progresser jusqu’au poste, pourquoi pas, de Contrôleur. Cela tombe bien, car apparaît dans le chapitre suivant un Contrôleur justement. Horace Starski. Cet homme omnipotent voyage dans sa bulle de bien-être et de pouvoir. Tout cela, bien sûr, d’être dans les meilleures conditions pour guider les Européens vers le bonheur. Lui, par contre, sait la vérité, sait les mensonges. Enfin, vous vous en doutiez, un résistant : Kenny Jackson vit dans un village laissé de côté, pour l’instant, par la pieuvre tentaculaire de l’Europe. Il en profite pour vivre de livres et de bière. Le modèle idéal selon John King.

La bière rinçait le cerveau. Desserrait les écrous et laissait les idées circules. Lavait de toute inquiétude et de tout regret. Il n’y avait rien de tel que de passer du temps dans un pub digne de ce nom avec son fatras de personnes et d’opinions, de parler en toute liberté et de discuter de façon civilisée, d’apprendre et de partager ce qu’on savait ou ce qu’on pensait.

L’Europe est le mal absolu

Dans cette Europe diabolique, l’élite guide avec cynisme le peuple vers ses buts. Lesquels ? On peut se demander s’il s’agit d’autre chose que d’assurer le confort de cette même élite au détriment des inférieurs hiérarchiques, les communs. Et, surtout, des étrangers, tout juste bons à servir, selon leur physique ou leur origine. L’immigration choisie est ainsi organisée de façon outrancière. Les jeunes garçons et les jeunes filles sont formés à devenir des deytes efficaces et consentants, obligés d’obéir à tous les souhaits, même les plus pervers de leurs clients. John King pousse le bouchon jusqu’à montrer ses Bons Européens (c’est leur nom officiel) être persuadés que les deytes sont heureux de leur sort et qu’eux-mêmes leur offrent une chance formidable de s’élever au-dessus de leur condition misérable. Que c’est donc un cadeau de devenir leur esclave sexuel pendant qu’ils sont assez jeunes pour le faire. Car après, hélas, on est obligé de les renvoyer chez eux, puisqu’ils ne sont plus bons à l’usage. Cynique ? Proche de la réalité ?

Mais ce n’est rien à côté de la réécriture de l’histoire. Les livres et tous les écrits sont interdits. Ils sont trop dangereux et ne permettent pas aux dirigeants européens de guider le peuple dans la bonne direction. Enfin, la bonne direction, vraiment ? Quelques éléments pour vous donner une idée sans déflorer les surprises (mais on apprend cela assez vite, lors des premiers chapitres, d’ailleurs un peu lourds car l’auteur multiplie les trouvailles et la liste des changements par rapport à notre réalité : autrement dit, il faut s’accrocher pour suivre) : Churchill a été le grand méchant du XXe siècle, « le plus grand maître-trompeur de l’histoire ». Eh oui, car il a empêché de merveilleux « leadeurs démocrates » comme Hitler et Mussolini d’apporter leur vision éclairée à l’Europe. De Gaulle était un traître. Vous voyez le niveau d’outrance de ce roman ? Je vous l’ai dit, John King y va à fond. D’ailleurs, le limier informatique de Rupert (un des personnages principaux) a le petit nom affectueux d’Himmler.

La vérité était un process.

Elle changeait, mutait, émergeait sous des formes régénérées.

Et l’élite de cette nation se baigne dans le luxe et les turpitudes. Tout est permis. Les Européens mangent de la viande à foison. On retrouve dans n’importe quel aliment un parfum de bidoche. Et la souffrance animale est un jeu : dans un restaurant, les animaux sont torturés à coup d’électricité, sous prétexte de donner un spectacle de qualité, avant de finir dans les assiettes. Ils sont totalement transformés en objets, permettant ainsi tous les excès. Kenny, le héros positif, lui, est végan. C’est un peu contre-intuitif par rapport à la société actuelle, car l’auteur semble inverser les valeurs européennes, sauf le véganisme qui reste positif dans sa réalité. Mais continuons. Un rapide regard sur la mode culinaire. Connaissez-vous les Kangouwraps ? Non ? Eh bien ce sont de « succulents filets panés de bébés kangourous » accompagnés de « piments jalapeño et de la mayonnaise arôme poule, le tout roulé dans une tortilla ». Appétissant, non ? Et d’autres recettes à base de fœtus réjouiront vos papilles virtuelles.

Je finis ce rapide tour (il faut laisser des surprises, disais-je) avec une remarque : toutes les déviances, sexuelles ou autres, sont permises. La pédophilie, par exemple, est normale : les Bons Européens qui le désirent (ce n’est pas le cas de tous, quand même) peuvent tranquillement batifoler avec des gamines et des gamins censément consentants. En fait, comme les deytes, ils sont extirpés de leur vie pour servir d’esclaves. Et tout est du même tonneau. Les habitants de cette Europe se voilent la face, comme des enfants. Ils voient le monde à travers le filtre que leur proposent, petit à petit, les dirigeants de cette immense nation dictatoriale. Ils sont infantilisés (expression utilisée ad nauseam lors de la crise du covid), suivent tous la même mode vestimentaire, dansent sur les mêmes morceaux, réagissent aux mêmes stimuli. Des robots lobotomisés. Les cadres européens actuels apprécieront le portrait qui est fait d’eux.

Une histoire ?

À me lire, on pourrait croire que le seul intérêt de ce roman est la description d’une Europe honnie. Certes, c’est le point essentiel du livre. Mais John King est non seulement un satiriste efficace, c’est aussi un romancier qui connaît les besoins des lecteurs. Et il nous offre un récit choral prenant, avec une intrigue qui tient parfaitement la route et nous entraîne au long des cinq cents pages sans qu’on ait envie de refermer le l’ouvrage. Les trois personnages finiront par se rencontrer, comme dans tout bon roman choral, après des péripéties toutes plus atroces les unes que les autres. Le cœur doit être bien accroché parfois. Mais au final, Anarchy in the U.S.E. mérite le mal que l’on s’inflige parfois à sa lecture.

Les humains étaient des sadiques. Il suffisait de leur soumettre une cible facile et un semblant de justification, et ils étaient capables de tout.

Comme vous l’aurez compris, j’ai eu un peu de mal au début tant la charge contre l’Europe était violente et brutale. Même sans être un partisan effréné de l’Union européenne, j’ai ressenti ces attaques comme excessives et injustes. Mais au bout de quelques pages (une bonne trentaine), j’en ai pris mon parti et j’ai réussi à passer outre l’outrance. Je suis parvenu à en sourire et à voir la justesse de certaines observations, tout en tiquant sur d’autres. J’ai suivi avec attention l’évolution des personnages, me demandant comment tout cela allait bien pouvoir évoluer. J’ai tourné les pages avec avidité, tant qu’il est encore possible de le faire. J’ai trouvé cette histoire, finalement, bien cool.

Présentation de l’éditeur : UNITED STATE OF EUROPE : UNE SOCIÉTÉ SOUS CONTRÔLE – ENTREPRISES, PRESSE, ÉDITION, COMMUNICATION – OÙ SEULS LES BONS CITOYENS SONT RÉCOMPENSÉS. MAIS DERRIÈRE LES TERMINAUX, LA RÉSISTANCE S’ORGANISE. Un hommage au 1984 de George Orwell, au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury par le champion du roman social anglais !

Au Diable Vauvert – 8 septembre 2022 (roman inédit traduit de l’anglais [Angleterre] par Diniz Galhos, The Liberal Politics of Adolf Hitler (2016) – 501 pages – 24,50 euros)

Merci aux éditions Au Diable Vauvert (et spécialement à Nathalie Paino) pour ce SP.

D’autres lectures : Dionysos (Le Bibliocosme)Lhisbei (RSF Blog)


9 réflexions sur “Anarchy in the U.S.E., John KING

  1. J’aime assez les romans noirs grinçants ou rentre dedans du Diable Vauvert, comme Gunzig ou Warren Ellis. Il faut souvent mettre de la distance avec la façon dont c’est raconté mais au final, ce sont des visions critiques et réfléchies de notre société délirante.

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  2. C’est bien d’être prévenu avant du côté outrancier, on ne se plonge pas dans le roman de la même manière selon qu’on prend les critiques de l’auteur au premier ou au second degré. Je suis assez curieuse du coup 🙂

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    1. Pour être franc, je ne sais pas dans quelle mesure John King pense toutes ses critiques de l’Europe. Mais vu ses romans précédents, il doit être assez proche de ces idées, lui qui dit défendre le peuple anglais.
      Après, on peut aimer le livre sans partager ses idées.
      Et tu verras, cela se lit très bien si on parvient à supporter la charge frontale et certaines images particulièrement violentes.

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