Ymir, Rich LARSON

Yorick revient sur Ymir contre sa volonté. On le sort de stase pour une mission dans ses cordes : retrouver et liquider un grendel, une bestiole machinique, aux capacités particulières, qui nécessitent un professionnel dans son genre. Mais Yorick est né sur Ymir et, vu comment il a quitté ce monde, il espérait ne pas y remettre les pieds. Le passé va lui éclater à la gueule. Et ça va gicler sur tout le monde.

Du brutal

Âmes sensibles, passez votre chemin ! Rich Larson aime les fluides, les corps déchiquetés, triturés, maltraités. Le parcours de Yorick est un chemin de croix sanglant. En particulier pour lui. Sa rédemption (s’il y parvient : je ne vais quand même pas divulgâcher dès le début !) doit être douloureuse ou elle ne sera pas. Dès son réveil, on sent que rien ne sera facile. Réveil comateux. Et surtout, difficulté à installer sa nouvelle mâchoire. Car Yorick, on comprendra comment plus tard, a eu la mâchoire arrachée sur Ymir. Il doit donc s’en installer une nouvelle, artificielle. Heureusement, en cette époque, la technologie et la médecine ont fait d’énormes progrès. Sans cela, d’ailleurs, plus d’histoire, vu le nombre de blessures récoltées par les personnages. La gelchair (une parenthèse pour féliciter le traducteur, Pierre-Paul Durastanti, qui n’a pas dû avoir la partie facile avec ce style très heurté et violent par moments ; et bravo pour certains néologismes qui passent très bien.) comble les plaies et permet de cicatriser rapidement. Pas de miracle, mais une grande efficacité malgré tout.

Yorick se réveille mort, ce qui n’a jamais rien de confortable. La poitrine dans un étau, les poumons gelés, pas de rythme cardiaque.

Caïn et Abel

Yorick se retrouve donc, presque entier, sur la planète qui l’a vu naitre. Et grandir dans la douleur. Un père outremondain qui les a abandonnés ; une mère violente et taiseuse ; un petit frère à protéger. Et le roman va nous donner les clefs de ce passé, page après page, entre les moments de chasse au grendel, de beuverie dans les bars. Car Yorick est un personnage totalement fracassé. Dès qu’il le peut, il se drogue : alcool ou drogue dure. Il se cache derrière ces substances pour parvenir à se supporter et à supporter l’existence. Mais surtout, à supporter la possible rencontre avec son jeune frère, qui, lui, est resté sur Ymir. Et a pris fait et cause pour la résistance. Alors que Yorick a choisi d’abandonner sa planète natale, trop dure avec lui, et a pactisé avec le diable, l’ennemi : il est parti sur un vaisseau de la compagnie. La compagnie, c’est le monstre tentaculaire venu d’une autre planète et qui impose son ordre et son profit aux aux autres. Utilisant les armes et les I.A., elle mate les résistances, par la persuasion, mais surtout par la force et la dissuasion. Et malheur à ceux qui résistent ! Ils sont torturés pour obtenir des renseignements. Puis découpés et décorporés. Efficace. Cela rappelle bien évidemment les méga sociétés de William Gibson (Comte Zéro, Périphériques ou Agency), puis de Richard Morgan (Thin Air). D’ailleurs, l’inspiration de Rich Larson pioche largement dans ce terreau : avec ses êtres augmentés, trafiqués, changés jusque dans leur chair même, dans leur intégrité physique ; avec l’importance des puissances électroniques et les I.A. multiples et variées. Mais il brasse tous ces éléments pour les mixer à sa sauce. Saignante.

Une parenthèse « onomastique »

Décidément, j’ai actuellement une tendance à trouver des récits utilisant les mêmes prénoms. On trouve une Orca ici, comme dans Superluminal de Vonda N. McIntyre. Elles ont en commun le côté non-humain, car cette Orca est une rouge, tandis que celle de l’Américaine est une plongeuse (une humaine modifiée pour s’adapter à l’eau). Et leur caractère entier. Mais la Orca de Rich Larson est plus mutique, plus massive, plus inquiétante. Comme tous les personnages de ce roman, elle est un bloc fracturé, dangereux et en même temps fragile sous certains angles. Mais ses angles sont aigus, tranchants, rugueux. Tout sauf doux.

Le tube de montée est éclairé la nuit, un pilier holo jaune clignotant qui s’élève dans le noir telle l’épine dorsale d’une énorme créature marine.

Pourtant, on trouve de la douceur, voire de la poésie dans Ymir. À travers certaines descriptions du ciel, de certains moments passés, d’échanges de regards. Mais cela ne dure pas. Tout comme la gigue, cette danse mortelle inventée pour se distraire. Les combats illégaux, dans des cages, devant des dizaines, voire des centaines de spectateurs déchainés, sur Ymir, ressemblent à une danse. Les combattants sont équipés de chaussures aux pointes effilées et tranchantes, ou crochetées pour agripper l’adversaire. Et ils dansent l’un autour de l’autre, l’un avec l’autre, l’un contre l’autre. Grâce de ces moments récoltés au prix de la sueur et, surtout, du sang. Car si certains duels s’arrêtent à la première goutte versée, d’autres doivent aller jusqu’à l’ultime don. Celui de la vie d’un des danseurs. Même la beauté est mortelle sur Ymir.

Ymir, un roman coup de poing. Ymir, une claque bardée de lames dans une face déjà abimée par le froid et la glace. Ymir, une histoire de famille et d’amour, de haine et de pardon. Ymir, un roman à lire.

Présentation de l’éditeur : Ymir est un monde de glace. De violence et de douleur. Un monde que Yorick connaît par cœur puisque c’est le sien. Un monde qu’il déteste. Et pourtant il lui faut y retourner pour y chasser un monstre. Un grendel. Une créature des Anciens… Mais il sait que sur Ymir il y a bien pire que le grendel. Il y a celui qui lui a arraché la mâchoire vingt ans plus tôt — son frère. Et sous les glaces d’Ymir, sous la rancœur et la haine, la révolution couve…

Le Bélial’ – 29 septembre 2022 (roman inédit traduit de l’anglais [Canada] par Pierre-Paul Durastanti – Ymir (2022) – 384 pages – Illustration : Pascal Blanché – 23,90 euros / numérique : 10,99 euros)

D’autres lectures : Xeno Swarm (V.O.) – FeydRautha (L’épaule d’Orion)Tigger Lilly (Le dragon galactique)OmbreBones (qui a abandonné avant la fin)


9 réflexions sur “Ymir, Rich LARSON

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