La Nuit du faune, Romain Lucazeau

Rompant avec la taille et le ton de Latium, Romain Lucazeau s’offre un voyage à travers l’espace et le temps, un conte philosophique spatio-temporel, avec La nuit du faune, rencontre du sauvage et du civilisé. Une plongée vertigineuse aux confins de notre univers, à la découverte d’autres peuples, d’autres civilisations, d’autres façons de penser, de comprendre le monde. À la découverte de nous, enfin.

L’après-midi d’un faune

Pour cette chronique, je vais partir de mes attentes en découvrant le livre. De ce qu’il éveillait en moi avant la lecture proprement dite. Voyant le titre pour la première fois, j’ai aussitôt pensé à cette pièce de Claude Debussy, Le Prélude à l’après-midi d’un faune,composée entre 1892 et 1894 selon Wikipédia. Dans ce court poème musical inspiré de Mallarmé, un faune, fatigué de poursuivre les nymphes « s’abandonne à un sommeil voluptueux qu’anime le rêve d’un désir enfin réalisé : la possession complète de la nature entière » (a écrit Claude Debussy). Nous allons voir que cela entre en résonance avec le roman.

Mais avant, la couverture, magnifique et originale (sur le site d’Albin Michel, on parle de ce sensationnel travail d’Anouck Faure : https://www.albin-michel-imaginaire.fr/la-nuit-du-faune-de-romain-lucazeau-naissance-dune-couverture/), peut aller dans le sens de cette pièce musicale, toute en sensualité et en courbes gracieuses. Cependant, la couverture apporte également une note inquiétante, proche du chaos, avec cet arbre déraciné, ces ondulations et ces montagnes acérées.

L’auteur, de son côté, dès le début, a comme approuvé cette référence à Debussy avec cette réplique de la jeune fille qui accueille le faune en question : « Vous venez pour l’après-midi ? » (page 17).

Mais le faune, autre piste de réflexion, c’est aussi l’être sauvage par opposition à l’être civilisé, le dieu Pan face à Apollon dans la mythologie grecque. L’être poilu et frustre, qui apprécie la musique brute de la flûte qui porte son nom, par opposition à l’imberbe Apollon, auréolé d’or et de lumière, qui joue de la lyre, aux sonorités jugées plus douces. Et le fait que la jeune fille vive au sommet d’une montagne, comme les dieux au sommet de l’Olympe, appuie sur le côté mythologique de cette histoire.

Tout cela pour dire, qu’avant même d’entamer réellement la lecture de ce récit, j’avais des a priori, des images dans mon esprit. Et cela, sans parler des chroniques lues sur les différents blogs. Et alors ? Quel bilan après la lecture ?

Et donc ? De quoi cela parle-t-il ?

Un faune, après une ascension périlleuse, parvient au sommet d’une montagne. Et il n’y trouve pas ce qu’il attendait. Il découvre une propriété avec tout le confort, occupé par une petite fille, Astrée. Elle vit seule, entourée de machines. Mais, on le devine rapidement, ce n’est pas une petite fille ordinaire. Plutôt, une survivante, d’une ancienne race, qui a vécu voilà très longtemps. Or, le faune s’interroge sur le devenir de son propre peuple. Il veut revenir parmi les siens en héros qui a triomphé de l’obstacle et rapporte des réponses. Alors, par ennui, Astrée va offrir au faune un voyage intersidéral en guise de réponse. Un voyage aux confins du système solaire, un voyage jusqu’au centre de notre univers, à la rencontre d’êtres fantastiques, de civilisations aux antipodes de la nôtre. Un voyage au pays de la connaissance.

Un rythme à prendre

Comme pas mal de lecteurs, j’ai eu du mal à entrer dans ce récit. D’ailleurs, j’ai préféré le laisser de côté quelques jours afin de lui offrir une vraie chance. Et j’ai bien fait. Car, pour profiter de La Nuit du faune, je ne pouvais pas me contenter de rapides plages de lecture entre deux tâches. Il m’a fallu lui accorder du temps plus long et un esprit à lui totalement dévoué. Et je me suis rappelé ma lecture de Voltaire et de ses contes philosophiques (car oui, j’ai lu Micromégas et Candide : merci le collège !). Je me suis rappelé que cela ne correspondait pas à mes habitudes et qu’il me fallait faire un léger effort pour me tourner vers une autre façon d’écrire. Et là, c’est un peu pareil, même si la distance n’est pas temporelle. Si, en lisant ce récit, l’on se laisse aller à penser à autre chose, la magie disparaît. C’est donc un ouvrage exigeant. Non pas à cause de son vocabulaire ou de ses notions qui, à quelques exceptions près, restent très abordables (et si certains mots restent obscurs, où est le problème ? Combien de fois, lors de mes lectures, ai-je glissé sur une notion que je ne maîtrisais qu’imparfaitement sans que le plaisir de l’histoire soit d’une quelconque manière entaché). Mais à cause de cette nécessité d’être tourné entièrement vers lui. Ce n’est pas le seul, mais, dans nos domaines littéraires (et dans les autres aussi, après tout), combien de romans n’ont pas besoin de tout notre cerveau disponible, tellement l’histoire est classique et les personnages attendus.

Donc, une fois cette mise en condition effectuée, j’ai pu profiter pleinement de ce voyage. Et je me suis régalé. Car Romain Lucazeau nous propose un panorama, sinon complet, du moins d’une grande richesse, d’autres façons de vivre le monde. Le monde tel que nous le connaissons sur la Terre, mais aussi d’autres mondes, aux conditions totalement différentes. Et donc, aux points de vue radicalement différents également. D’où un regard extérieur bienvenu pour s’interroger sur les autres et aussi sur soi. Si l’on repense aux philosophes du siècle des lumières, certains d’entre eux imaginaient des êtres venus d’autres mondes, ou des habitants de pays éloignés, visitant la France et faisant des remarques fort pertinents sur les étrangetés de ce pays. Vu de l’extérieur, tout apparaît sous un jour différent et certaines évidences sautent aux yeux. Ici, Romain Lucazeau propose plutôt des visions autres, des échelles autres. Et cela permet de rêver d’abord, car la magie de l’évocation est grande, et de s’interroger ensuite sur notre avenir en tant que civilisation. Nos buts, notre longévité, nos choix…

Lire La nuit du faune a donc été pour moi une expérience, en ce sens que ce roman m’a forcé à sortir de ma position confortable et ronronnante de lecteur. Il m’a fallu m’adapter (un peu) et cela, je ne le regrette aucunement. J’ai totalement adhéré, ensuite, aux choix de l’auteur et me suis laissé emporter par son talent de conteur et sa prose riche et précise. À ce que j’ai compris, Romain Lucazeau souhaite, pour son prochain ouvrage, explorer un autre genre encore, ne se reposant pas sur ses lauriers. Je serai, à coup sûr, de l’aventure.

Présentation de l’éditeur : Au sommet d’une montagne vit une petite fille nommée Astrée, avec pour seule compagnie de vieilles machines silencieuses. Un après-midi, elle est dérangée par l’apparition inopinée d’un faune en quête de gloire et de savoir. Le faune veut appréhender le destin qui attend sa race primitive. Astrée, pour sa part, est consumée d’un ennui mortel, face à un cosmos que sa science a privé de toute profondeur et de toute poésie. Et sous son apparence d’enfant, se cache une très ancienne créature, dernière représentante d’un peuple disparu, aux pouvoirs considérables. À la nuit tombée, tous deux entreprennent un voyage intersidéral, du Système solaire jusqu’au centre de la Voie lactée, et plus loin encore, à la rencontre de civilisations et de formes de vies inimaginables.

Albin Michel Imaginaire – 1er septembre 2021 (roman inédit – 250 pages – 17,90 euros)

Merci aux éditions Albin Michel Imaginaire et à Gilles Dumay pour ce SP.

D’autres lectures : Apophis, FeydRautha, Justaword, Gromovar, Les lectures du Maki, Weirdaholic, Au Pays des Cave Trolls, Marcus Dupont-Besnard, Un dernier livre avant la fin du monde, Sous les galets – la plage, Fourbis et têtologie, Chut Maman lit, Constellations, Les pipelettes, La geekosophe, Le chien critique, La sortie est au fond du web, Touchez mon blog monseigneur, Le Chroniqueur,

7 commentaires sur “La Nuit du faune, Romain Lucazeau

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