La cité des nuages et des oiseaux, Anthony DOERR

Un manuscrit grec a été découvert. Pas en très bon état : il manque beaucoup de passages et certains feuillets sont particulièrement lacunaires. Mais les chercheurs peuvent quand même affirmer qu’il s’agit d’un texte d’Antoine Diogène, qui est composé de 24 parties, autant que de lettres de l’alphabet (grec) et évoque le voyage d’un homme à la recherche d’une mystérieuse et merveilleuse cité des nuages et des oiseaux.

Des personnages à travers le temps

Ce roman choral, comme on dit habituellement, va vous faire voyager. Accrochez-vous ! Mais rassurez-vous, Anthony Doerr est un pilote admirable aux doigts de fée et à la sensibilité exceptionnelle. Les transitions se feront en douceur et vous entrerez dans la peau de personnages fort différents, à des époques fort différentes sans aucun souci, sans aucune douleur.

Pourquoi rester ici alors que je pourrais être là-bas ?

Konstance est dans l’espace : cette jeune fille, accompagnée de plusieurs représentants de l’espèce humaine, voyage à travers les étoiles vers une lointaine planète. Mais son vaisseau et l’équipage sont bien moins importants ceux des Chants de Nüying d’Émilie Querbalec. Sur des bouts de papier, Konstance inscrit des morceaux de connaissance. Entre autres, une référence à Constantinople, où on découvre Anna en plein milieu du XVe siècle. Cette petite fille est ouvrière pour un tisserand. Et à cette époque, les moyens de se distraire sont rares. Heureusement, Anna découvre la lecture du grec grâce à un vieil homme. Cela lui ouvre des horizons phénoménaux. Mais ne l’aide pas dans sa vie de tous les jours. De l’autre côté des murs de la cité de Constantinople, à trois cents de kilomètres, vit Omeir : né avec une malformation au visage, il est regardé comme un démon par beaucoup. Et sa compréhension intime des animaux de la ferme ne font rien pour dissiper ce malaise. Quand l’armée partie conquérir Constantinople passe, il est engagé de force. Enfin, les deux derniers protagonistes vont se croiser, au XXIe siècle, dans la ville de Lakeport, dans l’Idaho : Zeno est un vieil homme qui a eu un mal fou à s’insérer dans la société. La lecture du grec ancien et la découverte du fameux manuscrit a changé sa vie ; Seymour, lui, est un jeune garçon sans doute victime de troubles autistiques. Sa mère célibataire travaille sans cesse pour ne même pas parvenir à joindre les deux bouts. Le jeune garçon se réfugie dans la nature. Mais un programme immobilier va mettre en péril son équilibre.

Un lien : le livre

Raconté comme cela, on cherche le lien entre toutes ces histoires. Il est ténu, c’est vrai. Mais il est réel. Et nous apparaît progressivement. Cependant, ce n’est pas le plus important. Ce qui compte, c’est la force des histoires racontées. Je suis toujours impressionné par la capacité de certains auteurs à faire vivre en quelques mots un personnage devant nos yeux. À nous le rendre visible, audible. À nous le rendre indispensable. Quand on commence une histoire, on accepte de croire ce que nous racontera l’écrivain.e. Mais dans certains cas, nous devons faire de gros efforts pour entrer dans la logique du créateur. Avec Anthony Doerr, il n’en est rien. Quelques mots et il nous a conquis. Sa justesse dans le portrait de ses personnages est remarquable. Tout comme sa force dans la description des paysages, même à une époque lointaine. Il nous fait voyager sans coup férir et l’on se retrouve dans ce quinzième siècle dur par ses conditions de vie et ses conflits perpétuels : la vie n’y vaut pas grand-chose et l’individu doit lutter pour s’offrir quelques années d’existence, une place dans un monde sans pitié pour les plus faibles, pour ceux qui s’écartent de la norme.

Mais les livres meurent, de la même manière que les humains. Ils succombent aux incendies et aux inondations, à la morsure des vers ou aux caprices des tyrans. Si personne ne se soucie de les conserver, ils disparaissent de ce monde. Et quand un livre disparaît, la mémoire connaît une seconde mort.

Et en filigrane, la présence d’un manuscrit très endommagé, morceaux de papyrus ayant défié le temps. L’histoire qui y trouve place est fortement inspirée, comme le dit lui-même l’auteur, de L’Âne d’or d’Apulée, auteur nord-africain du IIe siècle de notre ère. Écrit en latin, ce roman (genre littéraire pas aussi fréquent à l’époque que de nos jours) narre les aventures de Lucius qui voulait, par magie, se transformer en oiseau. Hélas, une erreur d’onguent et de dosage lui donne le corps d’un âne qui va se trouver embarqué dans des pérégrinations toutes plus drôles pour nous et douloureuses pour lui. Apprentissage de l’humilité avant de retrouver forme humaine. Cette fable, transformée par Athony Doerr, qui y ajoute des soupçons de l’Histoire véritable de Lucien de Samosate, quand son héros frôle la Lune, rythme le roman et lui apporte le rêve indispensable. On veut connaître cette merveilleuse cité des nuages et des oiseaux annoncée. On veut savoir si elle mérite tous ces sacrifices. Elle symbolise à merveille la part de rêve nécessaire pour vivre, malgré les contraintes et les horreurs qui surviennent dans l’existence.

Un soupçon de SF : est-ce grave, docteur ?

Gilles Dumay, qui dirige la très belle collection Imaginaire chez Albin Michel, écrivait sur le forum du Bélial’ : « Le roman s’ouvre sur une scène spatiale avec une jeune fille aux chaussettes trouées, je n’en dis pas plus. Eh ben, la réaction de la presse n’est pas unanime, mais il y a une petite musique qui revient souvent : « j’accroche pas », « je ne suis pas rentré dedans », « c’est compliqué », etc. Anthony Doerr a eu une presse incroyable aux USA pour ce livre, une presse dithyrambique, il ne l’aura pas en France, car il a fait l’erreur d’envoyer un personnage dans l’espace. » Je suis désagréablement surpris de ses constatations. Pour commencer, je ne vois pas ce qui est compliqué dans cette histoire. J’ai déjà lu des romans plus complexes, avec infiniment plus de personnages, remplis de dates et de détails qui m’ont demandé pas mal d’efforts de concentration. Ici, la narration coule toute seule. Quant au fait que le roman ouvre sur une fille dans l’espace et que cela suffirait à gêner certains lecteurs, j’ose espérer que c’est faux tellement cela me paraît aberrant. D’autant que les passages qui mettent en scène Konstance sont courts et pas si nombreux que ça. Et ils sont simples à comprendre, même pour un non habitué de SF. Bref, si ce roman ne fonctionne pas en France pour de sombres histoires de snobisme anti-SF, j’en serais désolé.

Pourquoi est-il si difficile de s’affranchir des étiquettes qu’on nous a collées sur le front dans notre jeunesse ?

La Cité des nuages et des oiseaux est un roman magnifique, qui m’a fait voyager à travers le temps et les idées. Avec lui, j’ai changé de peau, de sexe, de continent. J’ai éprouvé des sentiments forts, j’ai vécu des épreuves terribles. Je me suis abandonné à l’histoire, sans hésitation. Car cet ouvrage est un chant d’amour pour les livres et leur puissance, pour les mots et leur pouvoir, pour les humains et leur folie.

Présentation de l’éditeur : Un manuscrit ancien traverse le temps, unissant le passé, le présent et l’avenir de l’humanité. Avez-vous jamais lu un livre capable de vous transporter dans d’autres mondes et à d’autres époques, si fascinant que la seule chose qui compte est de continuer à en tourner les pages ? Le roman d’Anthony Doerr nous entraîne de la Constantinople du XVe siècle jusqu’à un futur lointain où l’humanité joue sa survie à bord d’un étrange vaisseau spatial en passant par l’Amérique des années 1950 à nos jours. Tous ses personnages ont vu leur destin bouleversé par La Cité des nuages et des oiseaux, un mystérieux texte de la Grèce antique qui célèbre le pouvoir de de l’écrit et de l’imaginaire. Et si seule la littérature pouvait nous sauver ?

Albin Michel, collection « Terres d’Amérique » – 14 septembre 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marina Boraso – Cloud Cuckoo Land (2021) – 694 pages – Illustration : Narcisse – 24,90 euros)

Merci aux éditions Albin Michel pour ce SP.

D’autres lectures : Just a Word (Nicolas Winter), Quoi de neuf sur ma pile ? (Gromovar), L’épaule d’Orion (FeydRautha), Yvan (EmOtionS), Pamolico,


7 réflexions sur “La cité des nuages et des oiseaux, Anthony DOERR

  1. JE voyais la couverture passer de-ci de-là avec des avis convaincus mais sans trop savoir pourquoi. Ta chronique dit tout et ça a l’air superbe ! Je l’ajoute direct à ma wishlisht même si j’espère ne pas être trop frustrée de ce lien tenu entre les histoires et que j’espère accrocher à celles-ci indépendamment du reste. Mais rien que les citations que tu mets m’emportent 😀

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  2. M’enfin, si c’est de la SF ça ne peut pas être un bon livre voyons.
    En tout cas moi mon niveau d’envie et d’attente concernant ce livre ne peut pas être plus haut, c’est certainement celui qui me tente le plus dans les sorties actuelles, et tu le confirmes.

    Aimé par 1 personne

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