Grain de sable, Louise ROULLIER

Lidia semble avoir tout pour être heureuse. Son père est un célèbre mage qui va emporter le tournoi des Sept Oriflammes. Grâce à cela, il obtiendra un poste important. La vie de cette famille semble toute tracée. Hélas, le mage Cobal ne forme pas bien un pentacle de protection et il se meurt sous l’effet de son propre sort. Le monde de Lidia s’écroule.

Un démarrage classique : tu souffriras, ma fille !

Quinze ans plus tard, les affaires de la famille de Lidia ne se sont pas arrangées. Au contraire. Les problèmes financiers deviennent ingérables ; son frère, colérique et bagarreur, risque de ne pouvoir entrer à l’école qui lui permettrait de trouver une place dans la société ; sa mère ne s’est pas remise du décès de son époux ; Lidia ne peut obtenir un poste rémunérateur parce qu’elle est une femme, ce qui la disqualifie pour nombre de décideurs. Les évènements s’enquillent mal, décidément. On sent la chute se préciser. Et elle arrive : Lidia se retrouve seule, sans le sou, sans appui, sans espoir. Un début classique en somme : tout doit aller extrêmement mal pour avoir une chance de se retourner à l’avantage du personnage principal. Mais cela semble tout de même bien mal parti pour la jeune fille. Car il ne lui reste plus qu’un espoir, insensé : elle a entendu parler d’une personne qui serait parvenu, d’après un conte, à inverser le cours du temps. À retourner dans le passé pour le corriger.

Une construction rigoureuse

Et c’est là que j’ai été surpris. Je ne suis pas un grand spécialiste de fantasy. J’en lis, mais je suis davantage attiré par la SF. Donc, ce qui suit pourra paraître naïf à certain.e.s. J’espère que ceux-là me pardonneront (ou pas, mais en fait, je crois que je m’en moque). Revenons à notre propos. Lidia s’enfuit de sa ville natale et part en quête d’un moyen de changer le passé : permettre à son père de connaître le triomphe qui devait être le sien ; rendre leur vie à sa mère et son frère, vie qu’ils ont perdu suite à l’échec de son père. J’ai eu un peu peur à ce moment-là que le roman ne se perde dans un de ses voyages à travers plusieurs lieux dangereux, à la rencontre d’individus plus ou moins louches et mystérieux qui parlent par énigmes. Moi, c’est le genre de truc qui me lasse assez vite. Et là, bonne surprise, cela ne dure pas.

Car Lidia réussit. Largement avant la moitié du récit. Elle obtient le pouvoir (limité à un certain nombre de trajets, mais il ne faut pas exagérer) de voyager dans le temps. Et donc de le réécrire. Et je vais bientôt m’arrêter dans mon résumé, mais je signale juste qu’elle s’aperçoit rapidement que quelque chose cloche. Est-elle vraiment seule à posséder ce pouvoir ? On en est à ma surprise : le voyage, que dis-je, les voyages dans le temps en pleine fantasy. Je ne m’y attendais pas. Et le traitement qu’en a fait Louise Roullier m’a emballé.

Pas de noir ni de blanc, du gris, beaucoup de gris

En effet, la structure du texte est très intelligente et l’utilisation des voyages dans le temps utilisés pour réécrire le passé est fort bien vue. Cela donne lieu à des scènes pleines de suspens et de rythme, avec des trouvailles qui m’ont séduit. Et cela d’autant plus que ce dispositif vient au profit d’une histoire qui n’est absolument pas manichéenne. Lidia va découvrir tant de choses lors de ses expériences temporelles que son regard va évoluer. Et son but aussi. Car vouloir seulement sauver son père, c’est un peu simple. Et cela ne prend pas en compte de nombreux facteurs. Comme elle le reconnaît elle-même, n’est-ce pas faire preuve d’un grand égoïsme que de s’apprêter à changer le destin de toute région juste pour ne pas être privée de son père ? Et les autres familles, ne seront-elles pas bouleversées ? Certaines vies n’y perdront-elles pas au change ? Et que fera son père dans cette nouvelle version ? C’est une des grandes forces de ce roman que d’amener ces questions à la surface de façon intelligente et fine. On se retrouve vraiment à se les poser à soi : que ferait-on à la place de Lidia ? En tout cas, je suis certain que je n’aurais eu ni son courage ni son habileté à démêler tous ces fils et à trouver des solutions. Et il en faut de l’habileté pour gérer au mieux tous ces désirs contradictoires, pour concilier toutes ces vies qui semblent parfois s’exclure les unes les autres.

Grain de sable a été une belle surprise. Je m’attendais à un énième roman de fantasy traitant de l’amour d’une fille pour son père enrobé de combats et de magie. J’ai eu des combats, j’ai eu de la magie. Mais j’ai surtout eu un récit diablement bien ficelé que j’ai eu du mal à lâcher avant la dernière page. Et dans cette période, ce n’est pas courant. Pourvu que Louise Roullier, dont c’est le premier roman de fantasy, continue dans cette voie. Je l’y suivrai, en tout cas.

Présentation de l’éditeur : Alors qu’on l’imaginait déjà vainqueur du prestigieux tournoi des Sept Oriflammes, le célèbre mage Cobal Galtès meurt dans l’arène sous les yeux de sa fille. Quinze ans plus tard, sa famille a sombré dans le chaos. Mage aussi ambitieuse que son père, Lidia ressasse les événements du tournoi, source de tous ses malheurs. Aussi, lorsqu’elle découvre une légende qui parle de rayer et réécrire le passé, ses espoirs se raniment. Qu’il faille fouiller les livres les plus rares, piller des trésors royaux ou pactiser avec des goules dévoreuses d’âmes, Lidia se jure d’acquérir ce pouvoir et de sauver son père. Mais pendant que Lidia cherche à corriger son destin, un adversaire invisible semble s’acharner à l’effacer.

Critic – Collection « Fantasy » – 20 octobre 2022 (roman inédit – 470 pages – Illustration : Sébastien Annoni – 20 euros / numérique : 11,99 euros)

Merci aux éditions Critic (Éric Marcelin) pour ce SP.

D’autres lectures : Boudicca (Le Bibliocosme)L’Imaginaerum de Symphonie

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11 réflexions sur “Grain de sable, Louise ROULLIER

  1. Ah il est dans la sélection du plib ! Je l’avais mis dans mes 80 je crois, et j’en lis quelques bons retours depuis peu. Je vais essayer de trouver le temps pour le lire d’ici la sélection des 25, et de lui réserver une place sinon. Ta chronique fait envie en tout cas, ça a l’air d’être un titre très intéressant.

    Aimé par 2 personnes

  2. Je vous remercie pour cette belle chronique ! Je venais d’avoir deux retours assez tièdes récemment et votre article me redonne confiance en mon travail.
    Si vous aimez la SF j’ai confié à 1115 une grosse nouvelle qui s’appelle « Infiniment ». Ca vous dirait peut-être.
    Je cesse de faire ma pub et je vous dis merci encore !

    Aimé par 1 personne

    1. Je vous en prie. Votre roman m’a d’autant plus ravi que je me lasse assez vite d’habitude devant les récits de fantasy et que là, je n’ai pas pu lâcher « Grain de sable ». L’irruption du facteur temps et la personnalité du personnage principal ont fait beaucoup pour mon plaisir, je pense.
      Quant aux avis tièdes, cela fait partie, j’imagine, de la vie d’autrice. Pas agréable, mais impossible à éviter. En tout cas, de mon côté, votre texte est une belle réussite : je ne peux que vous remercier pour ces bons moments de lecture.
      Au plaisir de vous lire à nouveau (je note « Infiniment » dans un coin de mon esprit).

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      1. Fonce sur Infiniment cette courte nouvelle est vraiment top.

        J’attends le prochain titre SF de l’autrice avec impatience. Mais je me laisserais probablement tenté par celui-ci un jour où l’autre mais bon la Fantasy et moi lol. Et comme je dois d’abord lire le roman de Clement Bouhelier suite à un deal sur tweeter, on va attendre un peu.

        Aimé par 1 personne

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