Le Serpent [La Maison des Jeux. 1], Claire NORTH

Venise, 1610. La Renaissance est derrière nous. Cette ville reste cependant un des centres de vie, de culture, de richesse et de pouvoir les plus forts de cette période. Mais tous n’en profitent pas de la même manière. Et surtout pas les femmes, simples marchandises échangées par les pères contre de l’influence, de l’argent. En tout cas, l’amour n’entre aucunement en ligne de compte dans tout cela. Thene a été « vendue » par son père, pas par mépris, mais parce que cela se faisait ainsi. Elle a dû épouser un vieil homme aigri et dépensier, qui la traite mal et, pour ne rien arranger, qui perd sa fortune dans les jeux.

Un lieu de pouvoir

Un jour, Thene se rend dans une maison de jeux un peu particulière. Une maison où, outre les jeux classiques, d’autres parties aux enjeux plus grands semblent se dérouler. Mais il faut être choisi pour entrer dans ce cercle fermé. Et Thene l’est, choisie. À son tour, elle va choisir de participer à ce qui devrait changer son existence. Enfin, une possibilité de reprendre une once de pouvoir, de passer de victime passive de sa vie à actrice aux pouvoirs exceptionnels. Car, vous l’aurez compris, la partie qui lui est proposée se déroule dans la vraie vie avec de vrais gens. Les pions sont des humains. Au participant de savoir employer ses pièces et ses atouts, avec finesse et audace. Mais toutes les cartes sont-elles réparties équitablement ? Et que cherchent les propriétaires mystérieux de cette maison ?

Une femme au pouvoir

Ces questions, Thene se les posera à un moment de sa partie. Tout comme elle se demandera comment elle en est arrivée là. Comment un être humain, parce qu’il appartient au sexe féminin dans la société italienne de la toute fin de la Renaissance (voire un peu après), se retrouve privé de droits. Obligée d’épouser un homme qu’elle n’aime pas, qui ne lui montre aucune tendresse. Obligée de passer ses journées à attendre, à s’ennuyer, à rien. Obligée de servir de potiche. Obligée de supporter les incartades de son époux. C’est le portrait des femmes de cette époque qui transparaît dans cette novella. Ce n’est pas le centre de l’histoire, loin de là. Claire North ne s’appesantit pas sur cette situation. Elle s’en sert juste comme toile de fond, comme moteur pour son personnage principal. Mais cela crève les yeux. Et je n’ai pu m’empêcher de penser à la très bonne bande dessinée Peau d’homme d’Hubert et Zanzim (2020), qui, elle, met au centre de son histoire la place de la femme et l’injustice flagrante de la condition féminine. Mais ce n’est pas l’intérêt premier du Serpent.

Un jeu de pouvoir

Non, l’intérêt premier du Serpent, c’est son intrigue si bien ficelée et si bien mise en mots. Dès le début, Claire North nous surprend : le narrateur (la narratrice ?) nous prend à partir, nous, lecteurs. Elle utilise les pronoms, rares en littérature, « nous » et « vous ». On ignore qui est le narrateur, la narratrice. On ne sait si c’est un joueur, une joueuse. On devine, on imagine. Je n’insiste pas pour ne pas imposer ma vision. Cela ajoute au sel de cette histoire. Car tout semble jeu, tout semble apparence. Quand on perce un voile, un autre apparaît. Mais l’essentiel est la partie que mène Thene : placer au pouvoir un candidat désigné par la Maison des Jeux. Tous les coups sont permis. Les connaissances des rouages de la cité des doges est vitale. La rouerie est également bienvenue. Suivre les coups distribués et reçus est passionnant. On se prend aussitôt au jeu, cruel et sans pitié, mais ô combien jouissif. Tels des dieux, les participants décident de la vie et de la mort d’habitants, de courtisans, de concurrents. À la différence d’un Sheckley qui, dans Le Temps des retrouvailles, s’en prenait à la société de spectacle prête à jouer avec la vie de ses candidats, Claire North use pleinement de ce pouvoir quasi divin. La ville de Venise est un terrain de jeu et nous en découvrons les coulisses.

Le Serpent est le premier tome d’une trilogie déjà parue (donc pas de mauvaise surprise, sauf si les ventes de ce premier volume sont mauvaises, ce que je ne souhaite évidemment pas, au contraire). La suite est composée de The Thief qui se déroule en Thaïlande dans les années 30, pour une partie de cache-cache et de The Master qui prend place à notre époque et met en scène une partie d’échecs. Et, comme beaucoup de mes camarades qui ont déjà parlé de cette novella, j’ai hâte de découvrir les autres tomes, tant j’ai apprécié la lecture du Serpent, une belle découverte de ce mois de mars 2022.

Présentation de l’éditeur : Venise, 1610. Au cœur de la Sérénissime, cité-monde la plus peuplée d’Europe, puissance honnie par le pape Paul V, il est un établissement mystérieux connu sous le nom de Maison des Jeux. Palais accueillant des joueurs de tous horizons, il se divise en deux cercles, Basse et Haute Loge. Dans le premier, les fortunes se font et se défont autour de tables de jeux divers et parfois improbables. Rarement, très rarement, certains joueurs aux talents hors normes sont invités à franchir les portes dorées de la Haute Loge. Les enjeux de ce lieu secret sont tout autre : pouvoir et politique à l’échelle des États, souvenirs, dons et capacités, années de vie… Tout le monde n’est pas digne de concourir dans la Haute Loge. Mais pour Thene, jeune femme bafouée par un mari aigri et falot ayant englouti sa fortune, il n’y a aucune alternative. D’autant que l’horizon qui s’offre à elle ne connaît pas de limite. Pour peu qu’elle gagne. Et qu’elle n’oublie pas que plus élevés sont les enjeux, plus dangereuses sont les règles…

Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière » – 24 mars 2022 (novella inédite traduit de l’anglais [Grande-Bretagne] par Michel Pagel –The Serpent (2015) – illustrateur : Aurélien Police – 154 pages – 10,90 euros / numérique : 4,99 euros)

D’autres lectures : Feyd Rautha (L’épaule d’Orion), Céline Danaë (Au Pays des Cave Trolls), Gromovar (Quoi de neuf sur ma pile), Gillossen (Elbakin), René-Marc Dolhen (Noosfere), Dionysos (Le Bibliocosme), Boudicca (Le Bibliocosme), Ted (Un dernier livre avant la fin du monde), Le Chroniqueur, Outrelivres, Kwalys (Drums n Books), OmbreBones,

+ 1 novella
Bonus : Lire un texte se déroulant dans une ville spécifique
Avancée du challenge : 47 nouvelles/novellas lues.

12 réflexions sur “Le Serpent [La Maison des Jeux. 1], Claire NORTH

  1. Merci pour ce billet enthousiaste ! Et il n’y a pas d’inquiétude à avoir concernant la parution des deux volumes suivants : nous en avons acquis les droits en même temps que ceux du Serpent, ils sont en cours de traduction, et ils paraîtront (sauf chute de météorite sur nos bureaux) en septembre 2022 et printemps 2023 🙂

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