Le Temps des retrouvailles, Robert SHECKLEY

Des explorateurs interstellaires au contact avec des extraterrestres aux mœurs étranges, voire dangereuses pour eux. Une émission de télévision où l’on met sa vie en jeu. Une machine qui permet de voyager dans le passé pour choisir la ligne temporelle la plus favorable. Treize nouvelles amusantes et décapantes, typiques de l’imagination et, surtout, de l’humour corrosif de Robert Sheckley. Témoignage indispensable de l’art de la nouvelle américaine des années cinquante. Tel est le programme du Temps des retrouvailles, récemment paru aux éditions Argyll.

Un classique ancien, mais pas démodé

Cet auteur classique, dont certains disent qu’il est meilleur nouvelliste que romancier (je ne suis pas d’accord, ayant bien aimé, entre autres, La Dimension des miracles) mérite amplement que l’on republie certaines de ses œuvres. D’autant que nombre d’entre elles ont conservé une modernité dans le propos, à défaut de modernité dans le décor : en effet, les aventures spatiales, sur Vénus, Mars ou autres mondes extra-solaires, sont datées. Mais elles ne gênent en rien l’avancée de l’intrigue et, surtout, la force de la satire sociale.

Un regard acéré

Car, et c’est un autre talent que l’on concède à Robert Sheckley, il sait observer des traits caractéristiques de la société dans laquelle il vit, les mettre en lumière et les ridiculiser à travers des histoires entraînantes, mais jamais creuses. Il ne raconte pas seulement pour raconter. On peut, bien sûr, se contenter de prendre plaisir à être distrait pendant plusieurs pages. Mais on peut aussi se poser des questions sur les dysfonctionnements qu’elles mettent en lumière. Et là, cela devient intéressant. Car si les récits ont été publiés dans les années cinquante, certains points soulevés sont encore bien présents de nos jours : cupidité, besoin de violence, égoïsme, racisme et peur de l’autre. L’auteur les aborde avec humour, mais sans concession, mettant en défaut la logique qui les guide. Il appuie là où cela gratte. Comme dans les textes mettant en scène la mort légalisée : pour canaliser la violence de certains, on est autorisé à tuer, devant des caméras de télévision ou dans la ville, devant le reste de la population, complice. Ou dans ceux mettant des humains aux prises avec d’autres civilisations. Tout cela tourne rarement à l’avantage des femmes ou des hommes venus de la Terre. Souvent parce qu’ils sont incapables d’observer le monde avec un œil neuf. Ou, au moins, décentré. Ils contemplent tout à travers leur prisme, forcément déformant et leur vie est alors mise en danger presque bêtement. Dérisoire.

Découvrir ce recueil a été pour moi une joie, car, d’une part, il m’a rappelé de bons souvenirs à la lecture de certaines nouvelles déjà appréciées voilà plusieurs années. Et, d’autre part, il m’a permis de découvrir de nouveaux récits, intelligents, et bien menés, qui m’ont tenu en haleine et m’ont permis de m’interroger sur l’humain et sa place dans l’univers.

J’ai écrit un court avis sur chacune des nouvelles. Attention, certains comportent des spoils qui peuvent gâcher la surprise. Vous êtes prévenus…

« Le Prix du danger » (The Prize of Peril, 1958)

Un classique s’il en est, qui a donné naissance à des scénarios de films. Y compris en France, avec Le prix du danger d’Yves Boisset (1983), interprété entre autres par Michel Piccoli, Gérard Lanvin et Marie-France Pisier, qui m’avait marqué. Davantage que Running Man de Paul Michael Glaser (1987), avec Arnold Schwazenegger. Pour rappel : dans cette société, il existe plusieurs jeux dans lesquels, contre une possible somme d’argent, on joue sa santé, voire sa vie. Et on suit le parcours d’un candidat. Où l’on découvre, ô surprise, que la télé-réalité est sans doute un peu truquée ! Déjà, en 1958, on s’en doutait… Une très bonne entrée en matière.

« Les Morts de Ben Baxter» (The Deaths of Ben Baxter, 1957)

Dans l’avenir, on peut revenir dans le temps afin d’améliorer le futur. Grâce à un supercalculateur (ah, les supercalculateurs des années 50 ! Le Multivac d’Isaac Asimov…), on peut choisir une ligne temporelle à privilégier et, donc, revenir en arrière afin de corriger ce qui doit l’être. Mais aujourd’hui, la situation est grave, voire inextricable. Les arbres ont quasiment disparu de la surface de la planète et chacun se doit de porter un respirateur pour éviter la mort par manque d’oxygène. Or, quelles que soient les lignes temporelles choisies, pas moyen de réparer cela. Dans tous les cas, Ben Baxter meurt. Et avec sa mort, c’est la fin des arbres. Nos descendants vont tout de même tenter leur chance, dans trois lignes différentes. L’occasion pour Robert Sheckley de s’offrir un petit jeu : il imagine trois mondes futuristes différents mettant en scène Ben Baxter et son meurtrier potentiel. À charge pour les voyageurs temporels d’empêcher la disparition de Ben Baxter. L’auteur s’est amusé à utiliser la même trame pour les trois tentatives, mais en l’adaptant à chaque monde créé. L’effet est intéressant intellectuellement et très distrayant. Car Sheckley sait mener sa barque là où il veut. Difficile de lutter contre le destin !

« Une race de guerriers» (Warrior Race, 1952)

Cette nouvelle m’a immédiatement fait penser à un texte plus récent, puisqu’il a été publié en 1996 : « Une autre façon de faire » de Molly Brown raconte aussi un voyageur spatial qui arrive sur une planète déjà occupée, dont les habitants montrent leur désaccord ‘une bien étrange façon. Dans les deux récits, c’est par le suicide qu’ils comptent influencer le voyageur. En jouant sur sa culpabilité. Dans « Une race de guerriers », les combattants ne s’attaquent pas aux deux astronautes en quête de carburant pour rentrer chez eux. Non, ils se tranchent la gorge devant eux par dizaines. Jusqu’à ce que le sang ruisselle et que le remords soit trop fort. Comme ruser et récupérer le liquide vital dans ces conditions, sans être à l’origine d’un gigantesque génocide ?

« N’y touchez pas !» (Hands Off, 1954)

Une bande d’aventuriers voyageant dans un vaisseau spatial pourri finissent par tomber, sur une planète, sur un vaisseau tout brillant, tout neuf. Hélas pour eux, il est occupé. Par un extra-terrestre. Qu’à cela ne tienne, ils tentent de le tuer pour dérober le navire. Mais tout ne va pas se passer comme prévu pour ces pieds nickelés vraiment aveuglés par leur désir de récupérer un moyen de transport plus fiable. Cela va même aller de mal en pis. Intéressante nouvelle qui nous présente l’histoire en points de vue alternés : humain /extra-terrestre. Encore l’occasion de décentrer notre point de vue. Amusant, mais pas flatteur pour l’espèce humaine.

« La mission du Quedak» (Meeting of the Minds, 1960)

Le Quedak arrive sur Terre. Son but : créer une société globale, avec un seul esprit, le sien. Une vraie satire du communisme tel qu’il pouvait être vu à l’époque (encore maintenant sans doute). Cet être pense que son but est le seul vrai choix : vivre dans et pour la collectivité. Alors qu’il a en face de lui des humains, connus pour leur individualisme forcené. Heureusement pour l’humanité, il est arrivé sur une ile isolée ne contenant que quelques chercheurs de trésor. Qui vont se trouver chassés par le Quedak. Un côté, La chose de John W. Campbell (récemment publié dans la superbe collection UHL, aux éditions du Bélial’), mais avec un but plus noble (quoique pas nécessairement souhaitable). Là aussi, on assiste au combat d’une bête contre des humains et à une capacité à prendre le corps de l’autre (même si, ici, c’est plutôt une main mise sur le psychisme, la volonté des victimes, des êtres vivants, quels qu’ils soient).

« Tu brûles !» (Warm, 1953)

Nouvelle courte et sympathique, mais que j’ai trouvée plutôt anecdotique. Un homme, un jour, entend une voix, qui ne lui dit pas qui elle est. Quand il regarde dans une certaine direction, il voit le monde de façon étrange. Et peu à peu, ce qui doit arriver arrive…

« Un billet pour Tranaï» (A Ticket to Tranai, 1955)

Un homme intègre, lassé de la civilisation dans laquelle il vit entend parler de Tranaï, utopie où le crime n’existerait pas et où tout le monde serait traité à égalité. Il laisse tout tomber pour aller sur cette planète, malgré les difficultés immenses du voyage. Sur place, il s’aperçoit que tout n’est pas si parfait, évidemment. Par exemple, le crime n’existe pas officiellement, car, en fait, il est autorisé. La pauvreté aussi. Et ainsi de suite. Et le pompon, c’est la place des des femmes. Dès leur mariage, elles sont placées en stase durant la journée (car, il ne faut pas délirer, société présumée progressiste ou non, chez Sheckley, comme aux États-Unis en 1955, les femmes sont cantonnées à la maison qu’elles doivent tenir avec brio, dévotion et abnégation !). Leur mari ne les en sort qu’une fois ou deux par semaine. Je vous laisse découvrir l’intérêt que les épouses trouvent dans ce système (car elles en trouvent un selon l’auteur, facétieux). Une critique tout en ironie et en second degré de la société américaine du milieu du XXe siècle, mais aussi des idéalistes de tout poil quand ils sont confrontés à la réalité.

« Le Temps des retrouvailles» (Join Now / The Humors, 1958)

Nouvelle bâtie sur la théorie de la division de l’esprit en un moi, un ça et un surmoi. Dans cette société future, les hommes peuvent se diviser en leurs composantes : on « prête » un châssis de forme humaine pour supporter deux des trois parties tandis que la dernière conserve le corps. Chacun, spécialisé dans la logique, le plaisir ou la violence, travaille selon sa spécialité. Puis, au bout de quelques années, doit survenir la réintégration : le corps habité par la raison part chercher ses autres parties. L’occasion pour Robert Sheckley de décrire plusieurs mondes, de narrer des voyages dangereux, de s’attaquer aux différents caractères de ses personnages. Un peu longuet à mon goût, mais bien ficelé.

« Tels que nous sommes» (All the Things You Are, 1956)

Un explorateur en quête de « premiers contacts » avec d’autres civilisations atterrit avec son équipe sur une nouvelle planète. Il va tout bien faire comme dans le manuel et tenter au maximum de réussir sa mission. Mais, décidément, tout va mal tourner, malgré ses efforts. Pas faciles pour ces extraterrestres d’accepter les humains tels qu’ils sont. On ne peut lutter contre les trop grandes différences, les trop grandes incompatibilités, malgré toute la bonne volonté du monde de part et d’autre. Distrayant et légèrement grinçant.

« La Suprême Récompense» (The Victim from Space, 1957)

Encore un voyage sur une autre planète aux mœurs différents des nôtres. Ce qui conduit à des quiproquos savoureux et créateurs de suspens et de sourires tendus. Un écrivain voyageur atterrit sur une planète où le cadeau suprême est une mort atroce et douloureuse. Si l’on suit bien les préceptes de l’église locale, on se voit offrir une telle fin. Or, notre voyageur rend de nombreux services à ces habitants, qui veulent le récompenser. Comment tout cela va-t-il finir ? D’autant qu’une histoire d’amour va se greffer sur cette trame… Toujours un regard extérieur et donc acéré sur les modes de vie, les habitudes et les erreurs possibles quand on regarde les autres à travers notre unique prisme.

« Les Spécialisés» (Specialist / M Molecule, 1953)

On retrouve l’idée de vie en collectivité, comme dans « La mission du Quedak», mais sous un jour plus positif, puisque la coopération est vitale au progrès. Mais les humains le comprendront-ils ?

« La septième Victime» (Seventh Victim, 1953)

Une grande partie des humains (environ un tiers) a besoin de violence. Quand on a eu compris cela, on a mis en place un moyen de canaliser cette violence individuelle et d’éviter des conflits collectifs. Pour y participer, on obtient le droit de chasser une Victime, désignée par l’organisation. Si on la tue, on devient à son tour une Proie. Les règles sont précises et évitent tout débordement et tout meurtre d’innocents. Une façon de juguler le crime. Nous suivons, dans le texte, un homme qui en est à son septième meurtre. S’il parvient à dix, il entrera dans un club très fermé. Comment s’en sortira-t-il ? Voyage glaçant dans l’esprit d’un homme qui trouve tout un tas de justifications pour abattre un autre être humain. Le meurtre légalisé. Sheckley a beaucoup joué avec cette idée terrifiante (comme on l’a vu, entre autres, dans « Le prix du danger », publié cinq ans plus tard).

« Permis de Maraude» (Skulking Permit, 1954)

Sur une petite planète aux confins de la sphère d’influence terrienne, une petite société s’est maintenue, malgré une épidémie meurtrière. Depuis plusieurs années, plus de nouvelles de la Terre. Et voilà que le poste de radio qui reliait cette planète à la Terre a craché des ordres : sur la planète mère, une révolution a dû renverser le pouvoir. Maintenant, c’est un empire, basé sur l’ordre et la force. Qui envoie un Inspecteur afin d’examiner l’état de cette « colonie ». Mais les habitants de la planète ont tout oublié. Surtout la violence et la haine. Ils doivent tout réapprendre pour être de bons Terriens et ne pas risquer la colère de leurs ancêtres. Ce qui donne lieu à de nombreuses scènes cocasses, voire hilarantes, mâtinées d’une sévère critique sociale. Bref, un Sheckley classique et efficace.

Présentation de l’éditeur : Voici venir le temps des retrouvailles avec un auteur qui, à l’instar de son compatriote Philip K. Dick, aura été de son vivant plus apprécié en France que dans son propre pays, la faute à une œuvre singulière et sans concession, souvent incomprise. Toutefois, la comparaison entre ces deux géants s’arrête là : les textes de Robert Sheckley sont drôles et mettent en jeu des personnages qui se débattent pour survivre à des situations absurdes. Avec l’humour féroce et moqueur qui constitue sa marque de fabrique, l’auteur y déploie autant de visions à la fois lucides et déformées de notre réalité et des étranges êtres qui la peuplent. Le cinéma international ne s’y est d’ailleurs pas trompé, l’adaptant à de multiples reprises : aux États-Unis (Freejack, Geoff Murphy,1992), en France (Le Prix du danger, Yves Boisset, 1983) ou encore en Italie (La dixième Victime, Elio Petri, 1965). Le présent recueil regroupe treize textes publiés entre 1953 et 1960 – la meilleure période de l’auteur selon certains. Et soyons honnêtes : si Sheckley fait moins rire aujourd’hui, c’est moins la pertinence de ses textes qui est en cause que les dérives de notre propre monde. Comment, en effet, ne pas tomber sous le charme d’un auteur qui imagine en 1958 les dérives de la télé-réalité ?

Argyll – 3 février 2022 (13 nouvelles traduites de l’anglais [États-Unis] par Marcel Battin, Michel Deutsch, Jean-Pierre Pugi et Arlette Rosenblum, révisées par Lionel Évrard – illustration : Xavier Collette – 402 pages – 22,90 euros / numérique : 10,99 euros)

Merci aux éditions Argyll pour ce SP numérique.

D’autres lectures : Feyd Rautha (L’épaule d’Orion), Nicolas Winter (Just a word), Le Syndrome Quickson, Soleil vert (La sortie est au fond du Web),

+ 13 nouvelles
Avancée du challenge : 45 nouvelles/novellas lues.

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