L’Antre, Brian EVENSON

Nous lisons un rapport. Un rapport rédigé par un être dont on ne sait pas si c’est un être humain ou… autre chose. Bipède conscient, mais plus ? La machine (l’ordinateur ?) qui lui sert de mémoire est en partie détraquée, usée par le temps. Et sa propre mémoire est défectueuse. Il sait juste qu’il ne doit pas sortir hors de son antre sans combinaison de protection sous peine d’une mort assez rapide.

Une série d’incertitudes

Peu de survivants dans ce monde post-apocalyptique. En tout cas, dans ce court récit. On suit un narrateur, qui vit seul dans son antre. Et il rencontrera plus tard un humain. Car, sans vraiment gâcher la découverte car on le comprend assez vite, ce personnage n’est sans doute pas humain lui-même. De nombreux indices le prouvent. Dont son nom. Qu’il ignore. Il se rappelle juste qu’il doit commencer par X, car son prédécesseur se prénommait Wollem et ceux avant lui Vigus et Vagus. En plus, quand il interroge l’ordinateur qui semble la seule machine à peu près opérationnelle (pour combien de temps ?) de cet lieu, le terminal, celui-ci sème aussitôt le doute dans son esprit en lui demandant quelle définition il donne à « personne ». On est là au centre de cette novella : Qu’est-ce qu’une personne ? La conscience suffit-elle ?

C’est trop souvent le problème, je me suis dit : nous ne savons pas poser les bonnes questions.

On sait qu’on ne sait rien

Pour paraphraser Socrate et son célèbre « Je sais que je ne sais rien » (en grec, pour se la raconter un peu : ἕν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα, merci Wikipedia), on passe son temps en lisant ce texte à mesurer l’étendue de notre ignorance. Comme dans Immobilité, roman de ce même Brian Evenson, paru en parallèle aux éditions Rivages, l’auteur prend un plaisir évident à nous placer, nous lecteurs, en position de total amnésique. Dans ces deux récits, le personnage principal ne se souvient de rien au début de l’histoire. Ni des raisons de la dangerosité de l’atmosphère et de sa toxicité. Ni de la raison de sa situation. Ni même de son identité ou de ce qu’il est. Dans les deux cas, le lecteur se trouve obligé de tout recomposer, de tout deviner, de tout mettre en doute. Dit comme ça, ça peut ressembler à une grosse prise de tête. Un truc d’intello, une expérience sans doute séduisante sur le papier, mais insupportable lors de la lecture.

Eh bien non ! Non seulement ce n’est pas agaçant ni frustrant, mais en plus, c’est une expérience extraordinaire. L’esprit est toujours en éveil, à guetter des indices. Et à émettre des hypothèses, confirmées ou infirmées par la suite. Et, comme je le disais pour Immobilité, Brian Evenson présente un grand talent de conteur et une grand habilité à construire ses histoires. J’ai été dès le début pris dans le récit, me demandant où tout cela allait me mener. De l’action, il y en a. Du suspens aussi. Et surtout, des questions.

Je n’ai pas l’intention de te faire du mal, non. Ce qui ne veut pas dire que je ne t’en ferai pas.

J’hésitais à entamer la lecture de L’Antre si peu de temps après celle d’Immobilité. Peur d’une certaine lassitude. Ou d’une trop grande similarité. Mais non. Au contraire. La similarité des univers décrits est un plus formidable pour profiter au maximum de ces deux histoires. En plus, entre les deux, le point de vue change (un personnage est bloqué à l’intérieur, l’autre circule essentiellement à l’extérieur), ce qui permet d’enrichir la lecture précédente, de mieux la comprendre en lui offrant une autre vision. Une nouvelle vision. La 3D au lieu de la 2D, en quelque sorte…

Peu importe ce qu’est la vérité.

Ce qui importe, c’est l’impression qu’on en a.

C’est à se demander pourquoi Brian Evenson était si peu traduit jusqu’ici en France. Car son talent est immense et ces deux ouvrages, L’Antre et Immobilité, ouvrent coup sur coup deux fenêtres enthousiasmantes sur son univers, ses représentations. Je vais me pencher sur les quelques romans déjà parus dans la langue de Molière (la dernière traduction d’une de ses œuvres en français date de 2014 tout de même). Souhaitons que ces deux romans trouvent leur public et nous permettent, par leur succès, de découvrir d’autres textes de Brian Evenson.

Présentation de l’éditeur : L’antre, un lieu sous terre où il se réveille. Dehors, l’air est irrespirable. Pourtant, il va devoir sortir. Sa survie semble être à ce prix. Mais qui est-il ? Est-il aussi seul qu’il le pense ? Et d’où lui viennent les souvenirs qui le hantent ? Le terminal qu’il interroge possède peut-être quelques-unes des réponses aux questions qu’il se pose. Mais le terminal a aussi une question à lui poser : qu’entend-il par ce mot de personne ? Avec L’Antre, Brian Evenson plonge son lecteur dans une fable post-apocalyptique où, au-delà de la survie de l’humain, c’est la définition même de l’humanité qui est en jeu.

Quidam, collection « L’Américaine » – 6 janvier 2023 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Stéphane Vanderhaeghe –The Warren (2016)– 110 pages – 14 euros / numérique – 8,99 euros)

Merci aux éditions Quidam (à Pascal Arnaud) pour ce SP.

D’autres lectures : Nicolas Winter (Just a Word)Stéphanie Chaptal (De l’autre côté des livres)Les lectures du MakiGromovar (Quoi de neuf sur ma pile)Feyd Rautha (L’épaule d’Orion)Sometimes a bookTigger Lilly (Le dragon galactique)

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