Splines, luvan

Au gré de ses (nombreux) voyages, luvan a récolté des images, des histoires, des noms, des impressions. Elle les met en mots, en voix, dans ce recueil hypnotisant, tantôt baigné d’histoire, tantôt plongé dans le fantastique ou la SF. Vingt-neuf nouvelles pour s’égarer avec l’autrice très près de chez soi ou de l’autre côté du monde.

Une écriture poétique

Je ne connaissais luvan que de nom, aperçu au détour d’une page, d’un blog. J’avais imaginé quelqu’une de prête à faire exploser les limites de la langue, de la narration. Quelqu’une capable de jouer avec les codes, de se jouer de la réalité et des habitudes. Splines a répondu à mes attentes.

Commençons par le titre. J’ai découvert (décidément, que de découvertes avec cet ouvrage) qu’une spline désigne un morceau souple de bois destiné à permettre de tracer des contours. En mathématiques, c’est une méthode utilisée également pour les dessins. Je n’irai pas plus loin car j’en suis incapable : l’interpolation polynomiale dépasse, et de loin, mes compétences. Par contre, l’idée de tour, détour m’a semblé présente dans certaines nouvelles. Mais ce titre de « spline » m’a fait également aussitôt penser, et ce n’est sans doute pas innocent, au « spleen » de Baudelaire. D’ailleurs, j’ai trouvé cette teinte assez mélancolique dans nombre de textes de ce recueil. Et souvent, on a l’impression de se trouver devant des poèmes en prose tant le rythme et le choix des mots est particulier, éveillant des images avant de s’ouvrir au sens.

Je suppose que j’aime les ruines parce que j’aime les fantômes. Et vice-versa. J’aime ce qu’ils nous disent de notre histoire. J’aime surtout qu’ils ne nous disent pas tout.

(Jour viendra)

Mais rien de tout cela n’est laissé au hasard. luvan organise ses textes selon une géographie et une géométrie précises. Comme on peut le voir dans les annexes proposées en fin de volume. Tout est relié à un centre, le 0 (zéro), titre de la dernière nouvelle. Sans parler des liens logiques évoqués, schématisés par des symboles : tel texte insiste sur les conséquences, tel autre sur les causes. Cela peut paraître abscons, énoncé ainsi, mais devant l’objet-livre, cela devient évident, tant la mise en page et les annexes le rendent clair. Si vous voulez une lecture plus précise et par quelqu’un qui maitrise les tenants et les aboutissants des catégories utilisées par luvan, allez voir la critique de l’ami Weirdaholic. Son érudition m’impressionne à chaque lecture et après la lecture de sa chronique, j’ai aperçu certains éléments qui m’ont manqué pour profiter davantage des textes de luvan. Cependant, malgré cette carence de ma part, j’ai apprécié la plupart des nouvelles de ce recueil, sans doute davantage par les sentiments éveillés par les mots, les associations, le rythme que par la compréhension pleine et entière des enjeux.

De quoi cela parle-t-il ?

Comme je le disais en introduction, l’autrice part d’éléments, de sensations, d’images grappillées lors de voyages : de Prague à Saint-Étienne, de Galway à Berlin, de Prague à Hiroshima. Ce recueil est vaste, malgré la petite taille des nouvelles. Je ne vais donc pas parler de toutes, mais évoquer ce que j’en ai retenu. Je garde des images de passages entre des mondes différents, opposés : le haut / le bas comme dans « Marée », l’extérieur / l’intérieur comme dans « Vous qui entrez » par exemple. Des passages souvent douloureux, dangereux, dont on ne sait pas bien ce qu’ils nous réservent. Parfois peuplés d’autres, un peu comme nous. Parfois peuplés de monstres, ou en tout cas d’êtres différents. Avec aussi des disparitions massives de populations : « Lazare ».

Au coin entre l’horloge et le tableau des consommations, une araignée centenaire a fabriqué ce qui ressemble à un pull en mohair.

(På ön)

Je retiens aussi des moments d’histoire, où le passé est évoqué. Passé plutôt douloureux, qu’on tait et qui resurgit, de façon impromptue : dans « Chambre noire », un camp nazi apparaît dans la forêt, avec ses échos de prisonnières ; dans « Sophie », c’est la mémoire de deux jeunes gens qui ont contesté l’ordre dictatorial au péril de leur vie ; « L’automne à nos portes » évoque la résistance et la lâcheté de la collaboration avec l’ennemi. Souvent, luvan morcelle ses récits entre différents personnages (pas mal de textes sont construits avec des narrations en parallèle, d’un paragraphe à l’autre), ménageant le suspens, multipliant les points de vue et donc renforçant l’attention de son lecteur.

Surtout, je me rappelle une galerie de noms que j’ignorais pour la plupart mais qui appartiennent à des gens ayant réellement existé. Des artistes le plus souvent. Manière de faire revivre certaines figures. Mais, surtout, de les relier pour montrer que l’art est essentiel, au centre de tout. Comme dans le texte final « 0 », pour lequel il me manquait des connaissances (Wittgenstein, je connais le nom, mais pas les travaux et j’ai dû passer à côté d’une dimension de cette nouvelle), mais dont j’ai sorti des noms d’artistes, j’ai découvert des performances, des idées. Et, grâce à la magie d’internet (si, si), je suis allé voir leur travail. Ouverture culturelle extraordinaire.

Autour de ces mots

Pour illustrer, pour ponctuer, pour renforcer ces textes, luvan a fait appel à Nacha Vollenweider et à son pinceau épais et noir. Ses illustrations apportent un point d’orgue à certaines des nouvelles, les explicitant parfois, les prolongeant souvent. Certaines m’ont touché, d’autres m’ont laissé indifférent, mais l’alliance est intéressante. J’aime ces dialogues instaurés. Cela permet d’apporter une autre dimension, des moyens supplémentaires de s’évader, de réfléchir.

Et pour terminer le recueil, sur des pages grisées, apparaît « Dévoyée », un jeu de rôle topographique de luvan et Léo Henry. Avec des règles, claires, et un exemple de partie retranscrit. Intéressant jeu d’esprit que je me réserve la possibilité de tenter un jour ou l’autre si je trouve un.e partenaire adéquat.e.

Avant d’être tabassée par les sports d’hiver, la neige est un temps immaculée.

(På ön)

Splines a été pour moi une lecture déstabilisante (même si je m’y attendais), mais incroyablement stimulante. D’abord par la beauté de ses textes : je me suis perdu dans des phrases, dans des images. Ensuite par les personnages et les lieux évoqués : luvan sait les faire sortir de terre, du passé, de ruines et soudain, ils sont là. Expérience enrichissante et fascinante, même si j’en ai sans doute manqué une partie.

Présentation de l’éditeur : Objet littéraire offert à la curiosité du voyageur intrépide, Splines rassemble des nouvelles, fragments et chroniques visant à extraire l’essence de lieux hors norme. À travers ces « interpolations topographiques », accompagnées des natures mortes et croquis de voyage de Nacha Vollenweider, luvan fait surgir comme par magie des scènes, un passé enfoui ou un futur inventé, qui reconfigurent nos regards. Forant chaque détail porteur d’histoire, l’autrice pousse à son extrême la poétique de la ruine pour invoquer le monde malgré nous, aux confins de l’utopie.

La Volte – 25 août 2022 (roman inédit – 256 pages – Illustrations intérieures et extérieure : Nacha Vollenweider – 20 euros)

Merci aux éditions de la Volte (en particulier Nay El Askar) pour ce SP.

D’autres lectures : Weirdaholic,


2 réflexions sur “Splines, luvan

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