Subtil béton, Les AGGLOMÉRÉ.E.S

La France s’est enfermée dans les discours de haine et de rejet de l’autre. Elle est sortie de l’Union européenne. À l’occasion est née la Franco. Pas un pays où l’on aimerait vivre : répression, flicage permanent grâce aux moyens technologiques qui progressent régulièrement et permettent de savoir presque en permanence qui fait quoi. Face à cette société orwellienne, des individus (ou plutôt, pour être dans la tonalité de l’ouvrage, des individu.e.s) résistent. Passivement, activement, à la ville, à la campagne, ouvertement, clandestinement. Mais iels résistent. Et cela donne Subtil béton, une ode à la liberté.

Un roman choral

Subtil béton n’est pas un roman ordinaire. On le découvre dès la recherche du nom de l’auteur : Les aggloméré.e.s. Qu’est-ce donc ? La réponse, ou plutôt, une piste de réponse, nous est proposée en fin d’ouvrage, dans une partie d’une dizaine de pages retraçant de façon précise (les étapes de leur histoire apparaissent clairement) et floue à la fois (pas de noms, pas de lieux, mais des dates). C’est un collectif mouvant, aux frontières inexistantes, aux membres fluctuants. Ce que l’on sait, c’est que c’est avant tout un groupe de femmes qui supportent mal ce monde empli d’hommes cis qui ne posent aucune question sur la légitimité des hiérarchies en place. Des personnes qui veulent bouger et faire bouger et qui ont trouvé dans l’écriture une manière d’exprimer leurs idées en même temps que de les faire connaître.

Subtil béton est donc un roman écrit à plusieurs. Et cela se ressent dans la narration et, surtout, dans le style. C’est même légèrement perturbant au début, quand on passe d’un chapitre à un autre, donc d’un personnage à un autre, mais, vraiment pour certains, d’un univers à un autre. Y compris dans la façon d’écrire. Même l’écriture « inclusive » n’est pas formatée de la même façon : usage de majuscule finale (« AucunE »), des points (« tout.e.s »), des apostrophes (« certain’e’s »). Parfois, cela va plus loin : virgules laissées de côté dans les énumérations, points et majuscules supprimés. Chaque personnage possède son identité dans l’histoire et dans la façon dont il est écrit. Mais que cela ne vous fasse pas peur. Même pour moi, qui suis très sensible à ce genre de détails, passées quelques pages de surprise, tout se met en place très vite dans l’esprit et la narration reste éminemment fluide.

Mais de quoi cela parle-t-il ?

C’est bien beau de parler de style et de norme, mais l’intérêt de Subtil béton, c’est tout de même son histoire. Et là aussi, on est gâté. Le monde décrit ici n’est que le nôtre dont on a poussé un peu les limites. Les discours de haine qui fleurissent dans les médias et aux tribunes des hommes et femmes politiques ont définitivement porté leurs fruits : la France s’est refermée sur elle-même et fait la chasse à ceux qu’elle considère comme étrangers, déviants ou indésirables. La répression est d’une violence sans commune mesure. Les évènements de 2037, avec la mort de plusieurs manifestants, marque les esprits et déclenche les peurs. Comme dans pas mal de dictatures, le pouvoir a tous les droits et la police multiplie les exécutions, plus ou moins légitimes. On est loin de l’utopie dont parle Fredric Jameson dans ses Archéologies du futur (que je suis en train de lire en parallèle, comme j’en parle ici). D’autant que la technologie permet un « flicage » plus intensif : on sait quand vous avez pris tel ou tel transport, on sait ce que vous avez acheté, où et quand (les emballages contiennent des puces), on sait ce que vous consommez comme eau, électricité. Et tous les mois, on récupère vos données personnelles afin de les sauvegarder. Bref, chaque individu est une série de données stockées et utilisées pour assurer le pouvoir des classes dirigeantes.

Les personnages que nous suivons sont en désaccord avec cet état de fait. Et ils veulent soit tenter de changer les choses, soit, au moins, ne pas vivre de façon moutonnière et ont choisi la clandestinité. Et, surtout, la vie en communauté.

Vivre avec les autres

Et c’est le point essentiel, selon moi, de ce roman. Comment parvenir à cohabiter avec d’autres personnes. Avec des gens qui n’appartiennent pas à votre famille, mais que vous avez choisis car ils ont avec vous des idées communes, des plans communs. Le récit donne à voir des dizaines de scènes du quotidien de ces lieux de vie partagés entre personnes pas toujours réellement compatibles, mais qui veulent un avenir différent. Et la gestion de ces endroits est une telle source de tensions, de conflits ! On a l’impression d’assister à certaines réunions qui durent, qui tournent autour du pot pour ménager toutes les susceptibilités. Qui prennent des heures pour finalement aboutir à pas grand-chose pour certains, à un pas de géant pour d’autres.

Un objectif lie toutes ces personnes et sert de fil rouge à Subtil béton. Objectif qui peu à peu prend de l’ampleur et culmine dans la dernière partie, dont la structure change (plus de chapitre par personnage, mais des chapitres où chaque changement de paragraphe introduit la vision d’un des personnages qui vit la scène : procédé à peine déstabilisant, voire enrichissant, car la narration est fluide). Mais en attendant, les groupes se font, se défont, se fondent, se scindent. Les individus s’apprivoisent, se supportent malgré, parfois, de lourds contentieux. Les autrices sont parvenues à relier de façon convaincante plusieurs histoires et, ainsi, à former un récit qui tient la route. Quelques temps morts ralentissent le rythme au milieu du livre, mais sans que cela soit rédhibitoire.

Un bel objet

Pour ne rien gâcher, Subtil béton est un beau livre. Pour visualiser un peu mieux les lieux du récit et leurs liens, une carte de type IGN, mais légèrement modifiée, avec des dessins, des textes,est proposée en fin d’ouvrage. Et pas une petite carte. Elle mesure pas loin d’un mètre de haut ! De quoi prolonger l’immersion. D’autant que le roman est accompagné d’illustrations dont on comprend le sens vraiment sur la fin, mais qui apportent un vrai plus à cette histoire.

Subtil béton est une expérience intégrale, qui plonge le lecteur dans le quotidien plus ou moins réaliste, plus ou moins fantasmé, de la vie en communauté, loin de la tyrannie imposée par un gouvernement de plus en plus prescripteur. Un regard profond sur une autre façon de vivre ensemble.

Présentation de l’éditeur : Zoé est lycéenne lorsque le mouvement social devient insurrectionnel. À force d’assassinats et de disparitions, la révolte est écrasée par le régime. Les révolutionnaires se dispersent alors que l’autoritarisme se renforce. Subtil béton n’est pas l’histoire de cette insurrection, mais de ce qui reste après la défaite. Colères et tendresses se mêlent en de multiples tentatives pour reconstruire espoirs et solidarités. Cette anticipation parcourt les questionnements politiques contemporains : de la précarité au patriarcat, de la surveillance de masse au mal-logement, du racisme aux violences policières. Subtil béton est une œuvre collective, unique, féministe, engagée. Subtil béton est accompagné d’une carte type IGN dessinée par Les Aggloméré·e·s de la ville imaginée dans le roman. Le livre est façonné sur la troisième de couverture pour l’accueillir. Dépliée, elle fait 68cm de large et 86cm de hauteur. De quoi se plonger dans la réalité de leur fiction avec force.

L’Atalante, collection « La Dentelle du cygne » – 20 janvier 2022 (roman inédit + carte IGN customisée – 431 pages – 21,90 euros)

Merci aux éditions de L’Atalante et à Emma Chabot pour ce SP.

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