La Monture, Carol EMSHWILLER

La Terre a été envahie. Les extra-terrestres l’ont emporté et ont réduit les humains en esclavage. Les Hoots, qui ont du mal à se déplacer sur notre planète, ont transformé les femmes et les hommes en montures. Tels les chevaux, ils les élèvent, les dressent. Ces derniers vont-ils se laisser ainsi dominer par ces créatures qui ressemblent à des chats ?

Autant le dire tout de suite, j’ai eu beaucoup de mal à entrer dans ce livre. Je l’ai même laissé de côté après un premier essai, histoire de nous offrir une chance. Et bien m’en a pris, même si, et je vais expliquer pourquoi, je ne suis pas vraiment parvenu à m’immerger totalement dans le récit.

Un monde de beauté

Dans le premier chapitre, nous sommes dans l’esprit d’un Hoot qui nous offre sa vision du monde : là, tout n’est qu’ordre et beauté, aurait dit l’autre. Et c’est bien cela qui semble se dessiner dans l’univers selon les Hoots. Tout est à sa place, la gentillesse est de rigueur. Mais aussi la fermeté. Car, pour que la société tourne correctement, chacun doit être à sa place. Et la place des êtres humains, c’est sous les Hoots. Dominés par ces créatures sensibles, à la recherche de la beauté et de l’harmonie. Mais pas nécessairement sensibles au sort de leurs esclaves.

Oui, mais…

Car, il faut bien le dire, l’humanité a été réduite en esclavage. Et, c’est là qu’intervient le côté extrêmement dérangeant (et donc remarquable) du roman : une grande partie des humains est convaincue de la nécessité de cet ordre des choses. Comme nous le voyons dans toute la suite du récit en suivant Charley, un jeune homme fier d’être au service de Son-Excellence-Vouée-À-Devenir-Notre-Maître-À-Tous. Un jeune garçon qui pense que l’ordre et la beauté installés par les Hoots sont le summum et qu’il faut tout faire pour y parvenir. Y compris obéir à ces extra-terrestres parfois si durs. Y compris rejeter les Sauvages, ces humains qui n’acceptent pas la soumission et vivent dans la nature, sans respecter les règles édictées. Sans respecter la pureté des races.

En effet, autre passage dérangeant, les humains sont élevés selon leurs caractéristiques physiques : les solides Seattle ou les Tennessee plus fins, par exemple, sont réservés à des tâches déterminées pour lesquelles ils sont le mieux adaptés. Cela vous rappelle quelque chose ? Certains seront donc destinés à la course, d’autres aux travaux de force. Évidemment, les couples n’existent que pour optimiser les croisements. Pas de mélange entre races. Et surtout pas avec des Sauvages. Ou pire, des « riens ». Pas question d’amour entre les êtres. Il faut se conformer à la pureté recherchée.

Dans la tête d’un esclave assumé

Et donc, on est dans la tête de Charley, à ressentir ce que ressent un esclave content de son sort, qui ne veut pas que le monde qu’il connaît change, qui ne veut pas que ses comparses se révoltent. Même si certains éléments de son éducation (on pense plutôt à un dressage) lui semblent pénibles, dans l’ensemble, il est totalement satisfait de son sort car persuadé que c’est ainsi que tout doit tourner. Que les Hoots sont vraiment là pour le bien de lui et de ses semblables et qu’ils savent bien s’occuper d’eux. Difficile pour le lecteur d’être du côté de quelqu’un d’aussi soumis, qui ne montre aucune velléité de se révolter. Et même plus, qui ne comprend pas qu’on le veuille. Le style volontairement simple de l’autrice, qui veut montrer sans doute le jeune âge de Charley, renforce ce côté passif du jeune garçon : pas d’envolée lyrique, juste des constats et des évidences. On a bien le point de vue de Héron, le père de Charley, qui, lui, veut libérer les hommes. Pas nécessairement par la violence, peut-être par la cohabitation. Ce discours est plus proche de ce que nous pensons en tant que lecteurs, mais il est en arrière-plan, noyé sous les pensées conformistes de Charley. Pour lui, la vie est telle qu’elle est et rien ne doit changer.

Et c’est bien ce qui rend la lecture de La Monture, roman hors du temps (il a été publié en 2002, mais aurait pu l’être bien avant), difficile et intéressante, enrichissante et troublante. Le point de vue est tellement peu habituel, le parti pris tellement extrême, que l’on est perdu, au départ, et qu’il faut s’accrocher pour réellement en profiter. Mais, rien que pour les réflexions que cette découverte inspire, surtout avec l’évolution lente et progressive de Charley, cela en vaut vraiment la peine.

Présentation de l’éditeur : Charley est un humain, mais Charley est surtout un animal apprivoisé. Sur une Terre devenue leur monde d’accueil, les Hoots, des extraterrestres herbivores, ont transformé les humains en montures. Charley, jeune garçon sélectionné pour ses mensurations et ses capacités reproductives, est destiné à devenir l’une d’entre elles ; mieux encore, il est entraîné quotidiennement car promis à un futur dirigeant hoot, celui qu’il appelle Petit-Maître. Cependant, sa rencontre avec Heron, son père libre et réfugié dans les montagnes, va chambouler son être, ses certitudes, sa destinée.

Argyll – 1er octobre 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Dechesne –The Mount (2002) – 216 pages – 19,90 euros / numérique : 9,99 euros)

Merci aux éditions Argyll pour ce SP.

D’autres lectures : FeydRautha sur L’Épaule d’Orion, Le Chroniqueur, CélineDanaë sur Au pays des Cave Trolls, Le Syndrome Quickson, Sabine C. sur Fourbis & Têtologie, , Yvan sur EmOtionS, Ramettes 2.1, Rinne sur Temps de mots, OmbreBones,

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