A.B.C.Dick, Ariel KYROU

Non, Dick n’est pas mort (d’ailleurs, Emmanuel Carrère le disait bien). Enfin, si. Mais ses idées continuent à circuler, mises au goût du jour, aussi bien dans le cinéma (est-il besoin de préciser le nombre de scénarios hollywoodiens prenant appui sur un texte de Philip K. Dick ? De Blade Runner à Minority Report, en passant par Total Recall ou Paycheck) que dans la musique, le jeu vidéo ou la littérature. Des dizaines d’années après sa disparition, l’auteur au parcours chaotique touche encore par la modernité de certains propos. Ariel Kyrou nous offre ici une lecture érudite et moderne de cette œuvre, dans cette véritable déclaration d’amour.

Un dictionnaire amoureux

A.B.C.Dick est donc une série d’articles classés par ordre alphabétique, reprenant des mots-clefs de l’œuvre de Philip K. Dick. On y trouve aussi bien « Androïde » que « Machine », « Paranoïa » que « Schizophrénie ». Mais également des entrées plus surprenantes à première vue, comme « Machine à coudre ». Outre ces 79 articles de longueur variable, mais passionnants chacun dans leur style, l’auteur nous propose des bibliographies commentées, avec résumé et avis tranché sur les ouvrages de Dick, mais aussi des œuvres qui ont parlé de lui ou s’en sont inspiré. Et il n’hésite pas à donner un avis définitif. Une rubrique s’appelle d’ailleurs « Films gâchés d’après un texte de Dick ». Tout un programme ! Pareil pour les textes de l’auteur américain. Ariel Kyrou n’hésite pas à faire le tri et à indiquer ses préférences et ses dégoûts, ses ratages. Une bonne entrée en matière, assez riche et assez variée pour nous offrir un sacré choix et de permettre de faire des découvertes, même quand on connaît plutôt bien Dick et son univers.

Dick revisité au goût du jour

Comme l’annonce très clairement Ariel Kyrou dans son préambule, ces courts textes ne sont pas d’une objectivité flagrante. Il assume totalement le fait d’interpréter la littérature de Dick à l’aune de ses propres pensées, de son crible, de sa façon d’appréhender la société. Il reprend donc les principaux thèmes de l’œuvre dickienne et voit en quoi ils peuvent se montrer encore modernes, quitte à tordre un peu la réalité (mais avec Dick, la réalité est tellement mise en cause que l’on peut se permettre certaines prises de liberté). Et l’on découvre donc, avec un peu de surprise au début, mais pas mal de conviction ensuite, la modernité de nombre de pensées de l’auteur schizophrène, enferré dans ses traumatismes et ses doutes. Les réflexions sur la liberté de l’individu dans la société nourrissent le questionnement sur nos libertés actuelles rétrécies au nom de la santé, suite à l’épidémie de COVID-19, par exemple.

Afin de d’enrichir son propos et d’apporter de l’eau à son moulin, Ariel Kyrou cite de nombreux auteurs, philosophes ou autre. Dans ces multiples références, Paul Virilio revient sans cesse, lui qui a critiqué l’utilisation des nouvelles technologies et leurs dangers pour nos sociétés. Cela correspond à l’agacement, voire au dégoût de l’auteur pour les GAFAM et des personnalités comme Jeff Bezos (le fondateur d’Amazon) et Elon Musk (celui de Tesla) et qui transparait dans de nombreuses pages, eux qui participent à la destruction de la planète, sans état d’âme, avec leurs rêves d’enfant au bilan écologique et économique astronomique. On sent bien la proximité de pensée de Kyrou et de Virilio, ainsi que l’antagonisme profond avec les tenants de la modernité à tout prix, des contempteurs de la liberté au profit d’une sécurité fantasmée.

Ce que j’ai apprécié, c’est l’honnêteté intellectuelle de l’auteur qui cherche à nous convaincre, mais donne les clefs de sa pensée. Il n’essaie pas de nous prendre en traître et dit d’où il vient. Dans l’entrée « Pré-personnes » où il se montre gêné face à un texte de Dick exprimant des idées plus proches de celles d’un intégriste chrétien (il venait de se convertir) que d’un progressiste, Ariel Kyrou donne son opinion, clairement. Et c’est sain. Cela permet de se situer par rapport à lui et donc à son analyse. Et, au besoin, de s’en écarter. Mais il reste l’analyse de l’œuvre de Philip K. Dick, les échos de ses romans et de ses nouvelles, les citations éclairantes. Tout un travail précis et profond, respectable et réjouissant.

A.B.C.Dick est un ouvrage agréable et aisé à lire malgré l’apport culturel et les notions brassées. L’auteur a su montrer son amour pour l’œuvre de Philip K. Dick sans en rester bêtement prisonnier. Il a su également amener les thèmes principaux de ses récits dans le XXIe siècle, avec, la plupart du temps, un certain bonheur. L’occasion de redécouvrir ce classique de la littérature de SF américaine avec un regard neuf.

Présentation de l’éditeur : Et si notre monde avait été imaginé par Philip K. Dick ? Quarante ans après sa disparition, l’auteur d’Ubik, du Maître du Haut Château et du roman à l’origine du film Blade Runner est aujourd’hui plus présent que jamais, tant ses textes restent d’une actualité brûlante. Nous sommes vivants et il est mort, à moins que ça ne soit l’inverse. Après Dans les imaginaires du futur, Ariel Kyrou lui rend hommage dans un abécédaire amoureux, érudit et philosophique.

ActuSF, collection « Les trois souhaits » – 23 septembre 2021 (essai augmenté, version remaniée de celui de 2009 – 534 pages – 19,90 euros)

Merci aux éditions ActuSF pour ce SP.

D’autres lectures : Le Chroniqueur,

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