Nos futurs solidaires, dir. Ariel KYROU

Après Nos futurs, anthologie consacrée à des avenirs possibles, les éditions ActuSf, avec le Laboratoire des Solidarités de la Fondation Cognacq-Jay, publie un recueil de quatorze nouvelles abordant le thème de la solidarité : quatre inédites et dix déjà éditées dans la revue Visions solidaires pour demain. Dirigé par Ariel Kyrou, essayiste (voir, par exemple, A.B.C. Dick) et directeur éditorial délégué du même Laboratoire des Solidarités, ce livre propose des variations sur un thème pas si fréquent en SF.

Un beau panorama

Cette anthologie offre une belle affiche. Des autrices et auteurs français plus ou moins connus, mais talentueux. On y croise aussi bien Philippe Curval que Li-Cam, Catherine Dufour que Léo Henry ou Michael Roch. Et, pour permettre de souffler un peu entre ces différentes histoires, Ariel Kyrou propose quatre entretiens entre plusieurs intervenants à propos de la solidarité, son avenir, les façons de la raconter, de la vivre. On y lit les échanges de Giorgia Ceriani Sebregodi (Fondation Cognacq-Jay), Catherine Dufour, Jean-Luc Fidel (Fondation Cognacq-Jay), Blaise Mao (rédacteur en chef d’Usbek & Rica), Stéphanie Nicot (directrice artistique des Imaginales encore en 2022, entre autres) et, bien sûr, Ariel Kyrou. Sans être révolutionnaires, ils permettent de poser la réflexion , de découvrir certaines pistes, de voir les choses autrement. Et, tout bêtement, de s’interroger sur cette notion de solidarité qui paraît simple mais ne l’est pas tant que cela. La preuve : nos sociétés deviennent de plus en plus inégalitaires. Alors si ce recueil peut servir de léger coup de fouet pour certains, ce ne sera déjà pas si mal.

La map d’Iris, LI-CAM

Une communauté où tout le monde s’entraide selon ses besoins, où tous se partagent les tâches, l’éco-bat où habitent Kim et Iris. Iris a du mal à supporter les interactions sociales, les contacts. Elle vit dans son monde, protégée. Par Kim. Et par les autres habitants qui savent ses difficultés et sont prêts à affronter leurs propres peurs pour la soutenir. Un bel exemple de solidarité écrit avec finesse. Un bon démarrage pour ce recueil de la part de Li-Cam, dont j’avais récemment apprécié la novella Résolution, publiée chez La Volte (et un peu moins, voilà plus longtemps, dans les balbutiements de mon blog, Cyberland).

L’Affection, Régis Antoine JAULIN

Un virus qui s’étend. Une pandémie qui touche le pays, voire le monde. Cela nous rappelle douloureusement quelque chose. Mais ici, pas de Covid. Non, mais un virus qui transmet la compassion, l’empathie, le respect de l’autre. Alors tout le monde n’est pas touché, comme cette patronne d’entreprise qui est en pleine panique devant ce déferlement de solidarité, incompatible avec sa vision du monde. Un peu caricatural ? Peut-être. Et encore, je n’en suis pas sis sûr. Mais de toute façon, elle fait du bien cette petite nouvelle composée de multiples témoignages.

Entrer en résonance, Audrey PLEYNET

Un choix et un autre vous-mêmes prend corps dans un monde parallèle. Rapidement, cela doit en faire du monde ! « Entrer en résonance » imagine un univers où, dans certains lieux, on peut entrer en contact avec ses doubles. Et communiquer avec eux, échanger sur les conséquences de certains choix. Heureuses ou tragiques. Et où, donc, s’offre la possibilité d’être solidaire à travers les dimensions, avec d’autres soi-même. On retrouvera « Encore cinq ans», une nouvelle d’Audrey Pleynet dans le prochain numéro de Bifrost, le 107.

Les mondes divergeaient mais personne n’était la bonne voie, le bon choix. Les mondes étaient parallèles, égaux.

Les déroutés, Chloé CHEVALIER

Service Civique Universel : une obligation pour les jeunes diplômés de céder plusieurs mois de leur vie à la société. Solidarité obligée, avec des choix plus ou moins heureux de la petite bande qui trinque à une terrasse de café avant la dispersions aux quatre coins de la France. On suivra leurs réflexions, leurs parcours (enfin, quelques bribes) à travers des lettres, des SMS. Texte doux amer qui met en doute la solidarité obligatoire : est-elle vraiment efficace ?

L’enfant de Thérapie, Vincent BOREL

Pierre Monroe est pilote. Son seul contact, une I.A. qui dirige avec lui le vaisseau parti du Spitzberg pour une forêt ougandaise. Dans ce monde, les plus riches peuvent se faire congeler et attendre que de nouveaux corps éclosent et leur permettre de prolonger leur existence dorée. Alors que d’autres, comme d’habitude, crèvent littéralement. Doit-on supporter cet état de fait ou tenter d’agir à sa mesure ? Texte court, mais efficace et au questionnement pertinent.

Bootz change de mode, Catherine DUFOUR

Cette nouvelle est déjà parue deux : dans la revue Visions solidaires pour demain en 2016 et, en 2020, dans l’anthologie L’Arithmétique terrible de la misère au Bélial’. Les versions diffèrent légèrement. Il est amusant de les comparer, même si cela ne change pas grand-chose. Bootz est un influenceur plutôt branché mode qui cherche à augmenter son audience, car elle plafonne à des niveaux pas très élevés. Mais sa rencontre avec un artiste engagé va complètement changer son optique. Et le voilà en contact avec des réfugiés abandonnés dans les rues. Comme souvent chez Catherine Dufour, le propos est brutal, sans colifichets. Mais sans être écœurant pour autant. Il est agréable de suivre ce Bootz complètement à côté de ses pompes et, avec lui, de se plonger dans cette partie solidaire de la société. Relire cette nouvelle a été très plaisant pour moi.

Auxi’, Anne-Sophie DEVRIESE

Société compartimentée où, selon sa naissance, on est rangé dans une catégorie. Un peu l’équivalent des castes en Inde. Certains sont destinés à offrir une partie d’eux-mêmes, physique ou moral, à d’autres, plus chanceux. On suit l’une de ces futurs mutilés avant son opération. Horreur supplémentaire, si elle voit la personne à qui elle va céder une partie d’elle-même, elle ignore jusqu’au bout ce que sera son don. Révolte absolue du lecteur ! Et c’est bien normal. Un saut dans le temps nous offre une perspective sur l’avenir de ce monde terriblement injuste. Un beau texte bien construit et dans lequel on prend plaisir à s’immerger.

Baobab City, Philippe CURVAL

Une équipe d’exploration atterrit sur une planète au potentiel intéressant. Si tout va bien, les humains pourront s’y installer. Mais rapidement, l’expédition dégénère. Un colon abat deux oiseaux. Et peu de temps après, il est tué. Les mauvaises surprises vont se multiplier jusqu’à la surprise de la rencontre. Une belle histoire « à la Curval », de dialogue avec l’autre, d’osmose, de partage. De solidarité, quoi.

Reliance, Sabrina CALVO

Dans Melmoth furieux, paru récemment chez La Volte, Sabrina Calvo parlait aussi de solidarité, avec la communauté de Belleville, composée de personnes de tous les âges, s’entraidant contre le pouvoir violent et réducteur. Dans « Reliance », s’inspirant des Nuées d’Aristophane, une (vieille, très vieille) pièce de théâtre grecque, au moins dans sa mise en mots, Sabrina Calvo évoque un futur où des nanopuces pourraient émerger, en groupes, à la conscience. Et aider les humains à vivre de façon plus solidaires. Un peu obscur dans ses premières pages, ce texte, aux expressions heureuses, comme souvent chez cette autrice, ouvre des pistes et montre les bienfaits d’une révolte menée par un homme qui a choisi de s’aveugler lui-même (Œdipe, es-tu là ?). Et encore la présence de la neige… J’ai l’impression d’en trouver dans la plupart des récits de cette autrice.

Les vies de Man Pitak, Michael ROCH

Michael Roch s’installe décidément comme une évidence pour moi. Entre cette nouvelle et son roman paru récemment chez La Volte, Tè Mawon, je le croise fréquemment. Et c’est tant mieux, car il propose une voie différente et intrigante. Dans cette nouvelle écrite pour ce recueil, il intègre une nouvelle fois la culture créole caribéenne à son texte. Ce qui donne un récit un peu déstabilisant au début, mais rapidement très prenant : dans cette société, on trouve de nombreux quartiers abandonnés de tout, sans équipement, même ceux nécessaires à la survie. Y compris ceux qui permettent de se connecter au réseau. Or, presque tout passe par là, y compris les soins médicaux. Et, en quelque sorte, la vie après la mort pour certaines entités. Mélange de technologie et de vaudou, « Les vies de Man Pitak » offre un condensé rapide du talent de cet auteur que je vais suivre dorénavant.

Un jour, tout ceci sera à toi, Léo HENRY

Dans cette société, la solidarité est la norme. Si on ne partage pas, si on thésaurise, si on conserve par-devers soi des objets, on se met de côté. C’est le cas de celle que l’on surnomme la Vieille. Isolée dans sa maison, elle n’accepte que la présence de Perle, jeune fille intriguée par cette femme au sein énorme (l’autre a subi une ablation), qui lui apporte des objets en échange de récits sur la vie d’avant. Émouvants moments où deux mondes radicalement différents s’affrontent avec tendresse. Et, en arrière-plan, description d’un monde solidaire, mais tyrannique où le non-respect de la norme équivaut à un bannissement. Belles dernières lignes.

De nos corps inveillés viendra la vie éternelle, Norbert MERJAGNAN

Plus longue nouvelle de ce livre, « De nos corps inveillés viendra la vie éternelle » est passé de la revue Visions solidaires pour demain au recueil Sauve qui peut – Demain la santé de La Volte. C’est cette dernière version qui est reproduite ici. Texte un peu ardu au démarrage, car il faut vraiment l’aborder en lui faisant confiance. Norbert Merjagnan (dont j’avais beaucoup aimé les deux romans Les Tours de Samarante et Treis, Altitude zéro, trilogie avortée, malgré leur côté également un peu hermétique au premier abord) imagine un futur dans lequel les nanoparticules ont pénétré les corps et permettent de les surveiller afin de les soigner. Voire de les améliorer. Tout le monde a le droit à ce cocktail. Les plus riches, les plus à la mode, évidemment, utilisent des modèles de haut niveau, aux caractéristiques plus nombreuses ou aux codes plus exotiques. Mais ce qui est certain, c’est que le modèle de la médecine traditionnelle est obsolète. Les docteurs lisent les résultats des machines et n’auscultent plus désormais. Le docteur Rougiès est un docteur ancienne école, qui sent le monde changer et se sent largué, de plus en plus. Nous assistons à son dernier jour. Et à l’enquête qui l’a conduit là. Je n’en dis pas plus pour ne pas dévoiler ce qui se cache derrière tout cela. Je précise, par contre, que j’ai apprécié cette lecture après quelques pages. La proposition de l’auteur est construite et crédible. Tant par son côté inéluctable que par sa face sombre.

Éligibles, Sylvie LAINÉ

Une annonce sur les réseaux sociaux propose de créer une petite communauté « éligible » destinée à aider les gens à s’épanouir. Il faut l’organiser pour une date précise, moment où l’on connaître les communautés gagnantes de cette étrange sorte de concours. Le personnage central commence donc avec une voisine et les membres s’agrègent avec leurs différences, leurs agacements, leurs atomes crochus. En quelques pages, Sylvie Lainé fait vivre un petit groupe devant nos yeux et les rend vivants. Jusqu’à la chute, assez prévisible, mais bienvenue. (Sylvie Lainé était également au sommaire du numéro 9 de la revue Étoiles vives avec « La Mirotte »)

Six faces d’un même cube, Ketty STEWART

Les progrès des technologies ont permis l’émergence d’I.A. dignes de ce nom. Quant à la société, elle a finalement entériné l’obsolescence du mariage au profit du multipacs. Très utile pour certaines personnes qui souhaitent limiter leurs interactions sociales. Nous suivons une de ces ruches composée de six individus à un moment de crise : un des membres veut partir. Cela va déclencher des révélations et des prises de conscience. « Six faces d’un même cube » est un récit intéressant, même si un peu abrupt au départ, car la narration est très fractionnée. On retrouve une construction morcelée dans L’Évangile selon Myriam, récemment publié aux éditions Mnémos. Mais les enjeux exprimés compensent ce manque de fluidité du début. On retrouvera « Ombres », une nouvelle de Ketty Stewart dans le prochain numéro de Bifrost, le 107.

Nos futurs solidaires est une bouffée d’air frais dans un monde un peu étouffant aux mauvaises nouvelles perpétuelles. Ce recueil offre pour commencer de beaux moments de lecture et de dépaysement, tant les univers proposés sont variés. Mais il nous donne aussi une chance de réfléchir à notre rapport aux autres, loin des clichés de l’assisté comme du migrant magnifique. Pas de Bisounours ni de monstre caché dans le placard. Des scènes de vie, imaginées certes, mais réalistes et qui interpellent. De la littérature nécessaire, en somme.

Présentation de l’éditeur : On nous promet souvent des futurs qui déchantent. Mais ils peuvent être aussi solidaires ! Voici 14 nouvelles de science fiction qui se projettent dans notre « à venir », tournent autour des formes et paradoxes de l’inclusion sociale, de l’entraide et du « vivre ensemble » , de la précarité et de nos vulnérabilités, des tiers lieux à l’écologie solidaire, de l’attention à l’autre et de l’accès de tous et toutes à la santé… Avec Vincent Borel, Sabrina Calvo, Chloé Chevalier, Philippe Curval, Catherine Dufour, Régis A. Jaulin, Sylvie Lainé, Li-Cam, Norbert Merjagnan, Ketty Steward, Anne Sophie Devriese, Audrey Pleynet, Leo Henry et Michael Roch. Sous la direction d’Ariel Kyrou.

ActuSF, collection « Les 3 Souhaits » & Laboratoire des Solidarités (Fondation Cognacq-Jay) – 18 mars 2022 (anthologie préfacée et dirigée par Ariel Kyrou pour le Laboratoire des Solidarités– 381 pages – Illustration : Zariel – 17,90 euros)

Merci aux éditions ActuSF pour ce SP.

D’autres lectures : Les pipelettes en parlent, Céline Danaé (Au Pays des Cave Trolls),

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