Gnomon (tome 1), Nick HARKAWAY

Gnomon est un long roman (tellement long qu’il a été coupé en deux tomes dans sa traduction française, comprenant chacun un peu moins de 500 pages) étrange au premier abord. En plus, pas mal de ses lecteurs en ont souligné la construction labyrinthique, voire la difficulté à pénétrer son univers, sa logique. Et pourtant, s’il est vrai qu’il faut s’accrocher un peu au début (nous allons voir pourquoi), rapidement, il s’ouvre à nous et nous offre une multitude de sujets de réflexion.

Une intrigue à tiroirs

Shéhérazade, poupées russes : ce qui peut perturber, à la lecture de ce roman, c’est l’intrication d’histoires apparemment sans lien entre elles. On commence par la trame centrale : en Grande-Bretagne, l’inspectrice Mielikki Neith doit enquêter sur la mort d’une suspecte lors d’un interrogatoire. Dans ce futur plus ou moins proche, on ne plaisante pas avec le secret : on peut vous relier à une machine capable de lire toutes vos pensées, même les plus secrètes. L’opération, si elle est fortement intrusive, est sans danger. Et permet même de réparer l’esprit. Enfin, vu depuis le Témoin, ce vaste réseau de surveillance qui guide les citoyens de ce pays. Mais j’y reviendrai plus tard. La suspecte se nomme Diana Hunter (autrement dit « Diane la chasseresse », déesse romaine) et déteste cette société intrusive. Mielikki Neith, pour résoudre le mystère de sa mort, va plonger dans l’enregistrement de son interrogatoire et, par conséquent, dans son esprit.

Et c’est là que cela se complique : la première plongée nous entraine dans les pensées d’un banquier grec mégalo, Constantin Kyriakos, qui survit à sa rencontre avec un grand requin. La deuxième dans celles d’une alchimiste antique, Athenais Karthagonensis, confrontée à la chambre d’Isis, pièce en principe impossible à réaliser. La troisième dans celle de Berihun Bekele, peintre d’origine éthiopienne qui participe à la création d’un jeu immersif. Quel lien ces histoires possèdent-elles ? Quel lien ces personnages ?

Un jeu de piste

Nick Harkaway sème de nombreux indices, obscurs, abscons souvent. Des motifs se répètent, reviennent d’une histoire à l’autre : le requin, le chiffre cinq, … Quel en est le sens caché ? L’avenir (en tout cas, le deuxième tome) nous le dira. En attendant, il reste un gigantesque puzzle aux contours tronqués, aux règles en devenir. Car l’auteur ne donne aucune clé évidente au début de son roman. Le lecteur doit accepter d’être promené, baladé, ballotté de-ci de-là au gré des changements de personnage. De ne pas tout comprendre. Surtout, de ne pas voir où tout cela va le mener. Mais de faire des hypothèses. De récupérer ces morceaux de puzzle et de tenter de les organiser. Au risque de recommencer plusieurs fois. Mais n’est-ce pas là le jeu habituel de la lecture ?

Difficulté supplémentaire, peut-être, le vocabulaire et quelques notions d’ordre religieux, existentiel, pas nécessairement très courants. Cela oblige à quelques recherches. Mais rapides. Et ces notions sont réutilisées en cours de roman. Donc on a le temps de se les approprier et de les intégrer à sa lecture. Plutôt qu’une difficulté, en fait, c’est une chance de découvrir autre chose, d’ouvrir nos perspectives. En tout cas, c’est ainsi que je l’ai vécu.

« Nous avons perfectionné la justice, le Témoin est partout. » C’est le slogan. Et ça marche. Nous sommes tous transparents les uns aux autres. Il n’existe plus de secrets, il ne peut – il ne doit – plus en exister.

Une société sous surveillance

Un autre point que j’ai apprécié, mais qui correspond davantage à mes centres habituels d’intérêt, la réflexion sur la surveillance dont nous faisons l’objet au quotidien. Dans Gnomon, Nick Harkaway décrit une société grande-bretonne directement issue de la Londres actuelle, célèbre pour le nombre de ses caméras de surveillance, si pratiques pour les filatures et enquêtes dans de nombreux films et séries policiers. Mais aussi tellement inquiétante pour de nombreux réalisateurs. Il suffit de regarder certains épisodes de Black Mirror ou la première saison de The Capture de Ben Chanan. La technologie peut nous proposer la sécurité, l’assurance que nous ne serons pas volés, attaqués, en danger, car toujours sous surveillance. Mais à quel prix, cette sécurité ? Au détriment de tout secret, de toute vie privée. Est-on prêt comme l’inspectrice à révéler la moindre de ses pensées, à accepter l’intrusion dans notre esprit d’une I.A. supposée neutre et bienveillante, le Témoin, chargé de nous surveiller pour nous protéger ? Est-on prêt à sacrifier ce que l’on considère comme notre libre arbitre, voire notre identité au nom d’une tranquillité d’esprit ? Gnomon pose cette question, derrière ses jeux de dupes.

Ça nous coûterait juste notre vie privée et, franchement, qui y tient tant que ça ?

Une traduction aux petits oignons

Enfin, même si je n’ai pas lu la version originale (car j’en suis tout bonnement incapable), je ne peux m’empêcher de féliciter une fois de plus la brillante Michelle Charrier que les éditeurs confrontent à des textes ardus, emplis de références culturelles classiques, avec quelques notes de latin histoire de couronner le tout. Je pense bien sûr aux trois tomes déjà parus d’Ada Palmer aux éditions du Bélial’ (Trop semblable à l’éclair, Sept redditions et La volonté de se battre – en attendant le quatrième et dernier tome). Je ne sais si elle est demandeuse de tels textes, mais elle s’en sort remarquablement bien. En tout cas de mon point de vue de simple francophone.

Ce premier tome de Gnomon m’a heureusement surpris tant il est riche de questions et de notions aux développements ahurissants. L’histoire a quelque chose de vertigineux, vaste vortex dans lequel le lecteur est pris, consentant et ravi, un peu ahuri, mais enthousiaste. La suite donnera-t-elle toutes les clés de cette énigme digne d’un coup de billards à plusieurs bandes ?

Présentation de l’éditeur : Grande-Bretagne. Futur proche. La monarchie constitutionnelle parlementaire qu’on croyait éternelle a laissé place au Système, un mode de démocratie directe où le citoyen est fortement incité à participer et voter. La population est surveillée en permanence par le Témoin : la somme de toutes les caméras de surveillance et de tout le suivi numérique que permettent les smartphones et autres objets connectés. Alors qu’elle est soumise à une lecture mentale, la dissidente Diana Hunter décède. Mielikki Neith, une inspectrice de Témoin, fidèle au Système, est chargée de l’enquête. Alors qu’elle devrait être en mesure d’explorer la mémoire de Hunter, Mielikki se retrouve confrontée à trois mémoires différentes : celle d’un financier grec attaqué par un requin, celle d’une alchimiste et celle d’un vieux peintre éthiopien. Pour Neith, un incroyable voyage au cœur de la pensée humaine commence. Aussi surprenant que dangereux. Roman d’une folle ambition, total, foisonnant, politique, métaphysique et philosophique, Gnomon est le 1984 de notre époque.

Albin Michel Imaginaire – 3 février 2021 (roman inédit traduit de l’anglais [Royaume-Uni] par Michelle Charrier – Gnomon (2017) – 488 pages – 24,90 euros)

Merci aux éditions Albin Michel Imaginaire pour ce SP.

D’autres lectures : Yogo, De l’autre côté des livres, Feyd Rautha, Gromovar, Au pays des caves troll, Chut maman lit !, Le Chroniqueur, Un papillon dans la Lune, Le chien critique, Carolivre,

6 commentaires sur “Gnomon (tome 1), Nick HARKAWAY

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