Les dangers de fumer au lit, Mariana ENRIQUEZ

Des adolescentes en mal de sensations, qui ont besoin de se sentir vivre. Des habitants de quartiers à la merci du passé. Des fantômes qui reviennent, qui refusent de partir, qui sont là, partout autour de nous. Et qui, volontairement ou non, influent sur nos existences. Rarement pour notre bien. Voilà quelques éléments de l’univers de ce recueil de douze nouvelles de Mariana Enriquez.

Une farandole de fantômes

Ils sont partout autour de nous. Et ils ne ressemblent en rien à l’image rassurante du vieux drap flottant dans l’air, voire du boulet qui le ralentit. Ils sont faits de chair et d’os. Parfois dans un sale état, comme la petite fille de la première nouvelle (autant annoncer la couleur dès le début), « L’exhumation d’Angelita » : « Elle ne flotte pas, n’a pas le teint pâle et ne porte pas de robe blanche. Elle est dans un état de semi-putréfaction et ne parle pas. » Le ton est donné. Les fantômes de Mariana Enriquez ressemblent à leur version vivante et, surtout, sentent mauvais. C’est à cela qu’on se doute de leur présence, comme finit par le comprendre Sofia dans « Rambla Triste ». Comme si les morts étaient toujours accompagnés de cette odeur de putréfaction associée à la décomposition des cadavres, répandant ainsi leur emprise sur les vivants.

Cet hôtel mérite d’avoir un fantôme.

Et ils sont égoïstes. Ou, au minimum, préoccupés par un problème qui leur fait oublier de s’occuper des vivants. Ils n’hésitent pas à utiliser ces derniers à leur profit, sans chercher à savoir si cela peut être gênant voire dangereux pour eux. Et parfois, ils semblent même ignorer pourquoi ils sont revenus. « Les petits revenants » en sont un bon exemple : personne ne connaît la raison de leur retour. Ni les parents, ni les amis. Ni même eux, semble-t-il. Et cela crée un immense malaise et est à l’origine de drames. Là encore, on est loin de l’angélisme : se confronter, volontairement (comme les héroïnes de « Quand on parlait avec les morts ») ou non, aux défunts n’est pas anodin et souvent coûteux, d’une manière ou d’une autre. Car, par leur simple présence, ils ont un effet de nuisance aux conséquences parfois gigantesques.

Des tabous

Mais Mariana Enriquez n’a pas hésité à aller plus loin que ces fantômes gênants. Dans ce recueil « de jeunesse », paru en Argentine avant les deux ouvrages déjà édités en France (le recueil Ce que nous avons perdu dans le feu et le roman Notre part de nuit, dont j’ai lu le plus grand bien sur nombre de blogs amis), elle s’attaque à des sujets qui peuvent choquer. Ses personnages sont souvent des jeunes filles, aux mêmes prénoms, en marge de la société, qui sont mal dans leur peau, en recherche de sensations. Elles se comportent comme des adultes aux limites du mal-être : elles fument, veulent baiser avec des plus vieux, se masturbent jusqu’à se faire saigner, rejettent les règles des plus grands. Et elles risquent leur vie ou mettent en danger d’autres personnes. Par volonté de vengeance, comme dans « La Vierge des tufières », ou par besoin d’aller plus loin, comme dans « Quand on parlait avec les morts ». Portrait affolant d’une jeunesse désabusée et sans but.

On n’a plus le droit non plus de fumer dans les bars. Je sais que c’est le cas partout dans le monde, mais un bar n’est pas un lieu saint, bon sang. C’est un endroit où conspirer, se détendre, partir en vrille.

Mais l’autrice argentine va plus loin encore en mettant en scène des sujets dérangeants ou tabous. La merde, par exemple, est très présente dans ses textes : ses personnages éprouvent souvent le besoin viscéral de déféquer où bon leur semble. Devant les autres personnes, pour les tester, les choquer, comme le vieux SDF du « Caddie » ou par nécessité comme une jeune fille de « Rambla Triste » qui se libère d’une terrible diarrhée en plein milieu de la rue. On trouve aussi l’attrait du corps jusqu’à la mutilation, à la torture dans « Où es-tu mon cœur » : l’amour à mort, en quelque sorte. Et aussi, l’un des tabous ultimes, mais très présent en littérature ces dernières années, le cannibalisme (voir par exemple, Cadavre exquis d’une autre argentine, Agustina Bazterrica ou, plus récemment, Carnum de Christophe Carpentier) : dans le fascinant « Viande », un chanteur écrit des chansons aux paroles très explicites, déclenchant des réactions surprenantes de la part de ses groupies. Des thèmes troublants, voire choquants, mais traités avec une certaine simplicité qui rend la lecture des nouvelles dérangeante mais pas impossible. Par contre, les lecteurs qui attendent des récits d’horreur seront sans doute déçus, car cela reste dans les limites du raisonnable, sans scènes grandiloquentes et sanguinolentes.

C’était la première fois que Graciela voyait une personne moribonde qui marchait, une personne dont l’esprit n’avait pas enregistré la mort du corps.

Je remercie vivement les éditions du soul-sol et l’équipe de l’opération Masse critique Babelio pour l’envoi de cet ouvrage. J’étais passé à côté de Notre part de nuit, mais je pense que, si je trouve une opportunité dans mon calendrier, ce roman fera un tour dans ma P.A.L. Les dangers de fumer au lit est un recueil habile et attachant par son univers déjanté mais ancré dans un certain réalisme. Les fantômes sont parmi nous et il vaut mieux les laisser tranquilles s’ils en sont d’accord. Je vais m’appliquer à suivre ce conseil.

Présentation de l’éditeur : “Le monde magnifique et horrible de Mariana Enriquez, tel qu’on l’entrevoit dans Les Dangers de fumer au lit, avec ses adolescents détraqués, ses fantômes, les miséreux tristes et furieux de l’Argentine moderne, est la découverte la plus excitante que j’ai faite en littérature depuis longtemps.” Kazuo Ishiguro, Prix Nobel de littérature. Peuplées d’adolescentes rebelles, d’étranges sorcières, de fantômes à la dérive et de femmes affamées, les douze histoires qui composent ce recueil manient avec brio les codes de l’horreur, tout en apportant au genre une voix radicalement moderne et poétique. Si elle fait preuve d’une grande tendresse envers ses personnages, souvent féminins, des êtres qui souffrent, qui ont peur, qui sont opprimés, Mariana Enriquez scrute les abîmes les plus profonds de l’âme humaine, explorant de son écriture à l’extraordinaire pouvoir évocateur les voies les plus souterraines de la sexualité, du fanatisme, des obsessions.

Éditions du sous-sol – 13 janvier 2023 (nouvelles traduites de l’espagnol [Argentine] par Anne Plantagenet – Los peligros de fumar en la cama (2017) – 239 pages – 21 euros / numérique – 14,99 euros)

Merci aux éditions du soul-sol et à l’équipe de l’opération Masse critique Babelio pour ce SP.

D’autres lectures : CarolivreLes lectures d’AntigoneEncore un livre

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12 réflexions sur “Les dangers de fumer au lit, Mariana ENRIQUEZ

  1. « si je trouve une opportunité dans mon calendrier, ce roman fera un tour dans ma P.A.L. » : s’il n’y a que ça, on peut te la créer cette opportunité, je suis sûr qu’on peut trouver un roman à sacrifier et faire disparaître de ton calendrier (en plus ça sera dans le ton). 😇

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