Uchronies. Le laboratoire clandestin de l’histoire, Thierry CAMOUS

Et si ? Et si Alexandre n’était pas mort à presque 33 ans et avait poursuivi ses conquêtes ? Et si la Chine avait découvert l’Amérique au XVe siècle ? Et si Napoléon l’avait emporté à Waterloo ? Et si Bush avait perdu face à Al Gore en 2000 ? La science-fiction est férue de ces « et si », d’ailleurs ce genre de littérature spécifique porte un nom : l’uchronie. En historien qu’il est, Thierry Camous, nous propose dix hypothèses toutes plus passionnantes les unes que les autres et déroule le champ des possibles.

Un livre d’histoire

Je dois le préciser tout de go, ce livre n’est absolument pas un roman de SF. C’est bien un livre d’histoire. D’ailleurs je connaissais l’auteur pour ses ouvrages très réussis sur le premier roi de Rome, Romulus. Le rêve de Rome et sur le dernier, Tarquin le Superbe. Roi maudit des Étrusques. Ce nouvel essai est, lui aussi, écrit avec rigueur et précision, même s’il évoque des probabilités, voire des possibilités qui ne sont donc pas advenues. Mais auraient pu. Lors des dix chapitres qui proposent chacun une divergence historique, l’auteur commence systématiquement par nous résumer les faits tels qu’ils se sont déroulés. Et comme pas mal d’annalistes romains, il va à l’essentiel. Ce qui, quand on connaît la période, n’est pas un mal. Mais qui, quand on maitrise mal l’environnement (la Chine du XVe siècle, par exemple, dans mon cas), peut s’avérer plus problématique. Autrement dit, j’ai bien profité du rappel de certaines parties, mais pour d’autres, cela a été un cours de rattrapage très accéléré. Peut-être un poil trop. Mais rien de rédhibitoire. J’ai réussi à raccrocher les wagons assez vite.

Et si ?

Donc, un début qui sert rappel et puis l’arrivée au possible point de bascule. Et, à partir de là, les hypothèses pour répondre au fameux « et si ? ». Cela devient aussitôt passionnant. Car vertigineux. Les conséquences s’enchainent en cascades. C’est fou comme un simple petit (ou gros) changement peut modifier considérablement l’ordre des choses. Cependant, un enseignement de ces réflexions, c’est que cela n’est pas automatique. Parfois, tout aurait pu être bouleversé : si Alexandre avait survécu, il aurait sans doute conquis une partie de l’Europe. Rome et Carthage n’étaient pas, à cette époque, encore assez solides pour lui résister. C’est donc lui qui aurait modelé notre continent et le pourtour de la Méditerranée. S’il avait réussi à survivre longtemps. Ce qui, vu son mode de vie, n’est pas évident. Par contre, si Jeanne d’Arc n’était pas apparue sur la scène, si elle n’avait pas guidé des troupes à l’assaut de l’envahisseur anglais, rien n’aurait été fondamentalement différent. Certains faits auraient mis plus de temps à se réaliser, certains n’auraient pas eu lieu. Mais la victoire française aurait sans doute eu lieu car une dynamique était enclenchée. Ce symbole, si utilisé de nos jours, n’a, en fait, pas eu l’importance qu’on veut bien lui prêter.

Mais avec rigueur : stop aux fantasmes !

On reconnaît bien l’historien à sa recherche de la précision et sa volonté d’éviter toute instrumentalisation. Cela est particulièrement vrai dans le chapitre consacré à Charles Martel et à sa victoire à Poitiers en 732. D’abord, la bataille aurait plutôt eu lieu à Moussais, mais c’est accessoire. Ce qui importe, c’est la dimension religieuse ou non de la victoire dans un affrontement entre islam et chrétienté, mis en avant à grands renforts d’invectives par une partie importante d’hommes et de femmes politiques. Or, en examinant les faits, on s’aperçoit rapidement qu’à cette époque, l’islam n’était pas un souci pour Charles Martel et les autres. On ne s’inquiétait pas d’une vague musulmane qui viendrait conquérir l’Europe. Les ennemis étaient plutôt ailleurs. Et, si la dimension religieuse n’est pas à écarter, elle n’est pas essentielle. N’en déplaisent à certains polémistes.

On retrouve également une utilisation quasi frauduleuse de l’histoire dans le chapitre sur la Chine. Un pseudo historien a tenté de faire un coup en affirmant, preuves vaseuses à l’appui, que les Chinois étaient les premiers à avoir découvert l’Amérique, et ce dès le XVe siècle. Manipulation de bas étage, mais représentative de la façon de certains d’aborder l’histoire, non comme suite d’évènements avérés, mais comme outil de propagande, d’enrichissement ou de valorisation personnelle.

Le mensonge est d’ailleurs très présent dans cet ouvrage, tant il est utilisé pour la propagande. C’est particulièrement vrai dans les évènements plus récents, pour lesquels les sources sont plus nombreuses, comme l’élection sur le fil de George W. Bush. Car on entre totalement dans l’ère de la désinformation qu’on connaît hélas trop bien de nos jours. Le mensonge est partout et les collusions d’intérêts tellement évidentes qu’il est difficile de comprendre, de mon point de vue (mais le livre propose une vision synthétique, des années après : il est alors plus facile d’appréhender certains modes de fonctionnement), comment tout cela a pu passer à l’époque. Quel cynisme !

La littérature de SF regorge d’uchronies, qui est un sous-genre à part entière : Autant en emporte le temps de Ward Moore, Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick, Le Livre de cendres de Mary Gentle ou Le Nez de Cléopâtre de Robert Silverberg, pour ne citer que quelques exemples. En tout cas, c’est un type de littérature qui m’a toujours fasciné. C’est pourquoi j’ai adoré lire Uchronies. Le laboratoire clandestin de l’histoire tant ce livre m’a appris. Il m’a tout d’abord permis de combler certaines lacunes (il en reste encore beaucoup) historiques à propos de périodes ou de régions que je maitrise mal. Il m’a permis, surtout, de mesurer l’importance plus ou moins relatives de femmes et d’hommes, d’évènements, de batailles, de choix dans ce qu’on appelle l’Histoire. Ces jeux de pensée ne sont pas gratuits : ils permettent de vivre plus intensément l’histoire, de la rendre plus présente, même quand les évènements ont eu lieu plusieurs siècles auparavant. Et ils offrent l’occasion de s’interroger sur le monde et les connexions, si nombreuses, qui en font ce qu’il est. Dix uchronies, dix voyages, dix pièces de choix, dix paquets de cartes rebattus.

Présentation de l’éditeur : Si Alexandre le Grand n’était pas mort en -323 à Babylone, aurait-il empêché l’avènement de l’Empire romain ? Si les Chinois n’avaient pas renoncé à la navigation au XVe siècle, auraient-ils découvert l’Amérique ? Et si Charles VII n’avait pas cru en Jeanne d’Arc, la France serait-elle tombée aux mains des Anglais ? Le principe de l’uchronie est simple : identifier dans le passé un événement précis et postuler qu’il ne s’est pas produit ou qu’il s’est déroulé différemment. Il constitue alors un point de divergence. À partir de celui-ci, on peut imaginer une réalité alternative, un « non-temps » à l’image de l’utopie qui est un « non-lieu ». Pensé comme un outil de compréhension de l’histoire, une expérience dans un laboratoire – forcément clandestin –, le genre de l’uchronie invite à se poser la question interdite : « Et si… ? » En dix hypothèses, de la bataille de Charles Martel contre les Arabes à Poitiers en 732 aux élections américaines qui virent la victoire de George W. Bush en 2000, sans oublier la défaite de Waterloo, les affrontements aux issues inattendues de Rossbach dans la Saxe de 1757 et de Midway lors de la guerre du Pacifique, ou encore l’assassinat de l’archiduc François- Ferdinand qui plongea l’Europe dans un conflit meurtrier, Thierry Camous explore, en s’appuyant sur les recherches historiques les plus récentes, les divergences non advenues d’événements clés du passé, leurs conséquences potentielles et les mondes qu’elles auraient pu faire naître…

Vendémiaire, collection « Chroniques » – 5 mai 2022 (essai inédit– 367 pages – Illustration : Edwaert Collier (XVIIe) – 25 euros)

D’autres lectures : Zoé prend la plume,


8 réflexions sur “Uchronies. Le laboratoire clandestin de l’histoire, Thierry CAMOUS

  1. Je suis tombée sur ce livre dans ma librairie et il m’intriguait beaucoup. J’avoue que le fait que ce ne soit pas un roman fait que je n’ai pas eu envie de m’y plonger. Ton avis me fait regretter !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci ! C’est vrai que ce n’est pas du tout un roman, mais bien un livre d’histoire, avec des dates, des noms bizarres et tout et tout. Mais les perspectives sont assez enthousiasmantes. Si tu repasses devant, et que tu es dans le bon état d’esprit, pourquoi pas… Et si ?

      J’aime

  2. Après avoir lu ta chronique, je l’ai demandé à la dernière masse critique de Babelio, et je vais le recevoir bientôt 🙂
    Je te remercie beaucoup donc d’avoir attiré mon attention sur ce titre !

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s