La Dragonne et le drôle, Damien GALISSON

C’est l’histoire d’un drôle,

Jeune garçon sans nom,

Embarqué dans un groupe,

Un peu contre son gré.

Avec Rody son frère,

Archer aux doigts de fée.

Et Tanneur, une brute,

Aux grosses mains qui frappent.

Et Chef, dont le sourire,

Est promesse de mort.

Une existence sans espoir

J’arrête là avec mes vers de mirliton. Ce début juste pour évoquer de la façon dont ce texte est écrit. Mais j’y reviendrai plus tard. Auparavant, l’histoire, un peu quand même. Le drôle, dont on n’apprendra le vrai nom que plus tard, au détour d’un retour en arrière, doit suivre le groupe dans lequel son frère est engagé. On ne l’a pas choisi. Il n’a pas choisi. Il est là. Et puis voilà. Il doit subir les moqueries déplaisantes, les regards torves et, surtout, les coups violents qui tombent sur son visage à la moindre bêtise, à la moindre faiblesse. Pas évident quand on a une douzaine d’années de vivre dans ces conditions. D’espérer en un lendemain rieur. En un lendemain, tout court. Et le quotidien, outre les brimades, est fait de violences. Car Chef et Tanneur s’entendent bien pour rechercher la bagarre, les contrats de mercenaires. Et ils n’hésitent pas à sortir les lames à la moindre contrariété. Des brutes épaisses et sans pitié ! Alors quand le drôle se met à chanter, cela ne passe pas. Mais alors là, pas du tout.

Une rencontre imprévue

Tout bascule un jour de déprime. Le groupe est en fuite après un massacre. Il lui faut se cacher hors des sentiers battus. Sur une ile peu explorée. Ah ! Profitons en pour parler de ce monde : composé d’iles flottant non dans l’eau mais dans le vide. Elles sont reliées entre elles par des ponts ou des poutres ; certaines par des bacs, longues barges portées par des ballons. Certaines sont comme des impasses. Pour s’y retrouver, une carte. Mais pas une carte classique. Car, il faut savoir que certaines iles bougent. Elles se déplacent les unes par rapport aux autres. Selon certaines règles. D’où les cartes qui pivotent l’une sur l’autre selon la saison. Quelle bonne idée ! Cela ajoute au charme venimeux de l’endroit. À cette sensation de se perdre en permanence.

Mais revenons à la rencontre. Parti chercher du bois sec sous une pluie insistante, le drôle fouille partout. S’il échoue, les claques voleront. Et lui avec. Donc, il cherche avec énergie. Et finit par tomber sur une grotte. Et dans cette grotte… un dragon. Ou plutôt une dragonne. Comment le sait-il ? Eh bien, grâce au chant. Car il parvient à communiquer avec elle par le chant.

Le chant, medium essentiel

Damien Galisson, nous apprend la notice biographique, est depuis longtemps parolier d’un groupe musical de métal, assez sombre. D’où, sans doute, ce goût du rythme et de la musicalité des textes. D’où, sans doute, ce roman en partie écrit en vers, pas nécessairement sentencieux ou emberlificotés comme on peut le voir parfois. Ici, le vers est au service de la narration. Il est clair et accessible, même si certains mots sont plus recherchés que d’autres. Il n’est pas sacré, ni au-dessus des contingences matérielles de base :

« Lapidaire, il profère :

– Vous me faites chier.

Silence.

– Montez le camp. Pas de feu »

Trivialité et quotidiens sont présents dans ces lignes. Pour un effet maximal. Car ce parti pris, loin d’alourdir ou de ralentir la lecture la rend plus claire, plus lumineuse, plus immersive. J’ai eu tendance, devant certaines pages, à lire à voix haute des passages, sentant le balancement des mots, des phrases. J’ai senti le mouvement des personnages, des émotions à travers celui des syllabes. Plus encore que dans un texte uniquement en prose. Alors attention, le roman n’est pas entièrement en vers. Loin de là. Mais des moments se transforment en petits poèmes, en courts refrains. Certains mots se dessinent dans l’espace, comme lorsque le personnage tombe et que les lettres miment cette chute sur la plage. Ce procédé n’est pas nouveau, assez présent dans toute une série de livres pour la jeunesse. Mais ici, ce n’est pas un gadget destiné à rendre les pages plus attractives visuellement. C’est un choix qui a des conséquences sur le sens et la mise en place de l’ambiance. Cela ajoute à l’histoire, la rend plus sensible au lecteur. En tout cas, moi, cela m’a porté tout au long d’un récit déjà prenant en lui-même.

Car La Dragonne et le drôle raconte une histoire qui ne peut laisser froid : on est vite happé par la vie de ce jeune garçon, pas nécessairement originale dans son contenu, mais si bien racontée, si bien exprimée, avec tellement de petites touches qui la rendent réelle, présente, à portée de main. Damien Galisson a le sens des mots, sans hésitation. Et il l’a utilisé avec talent dans l’écriture de ce beau récit, dont les airs et les mélodies flottent encore après la fermeture de la dernière page.

Présentation de l’éditeur : Il a une douzaine d’années, et est surnommé “le drôle” par son clan – une petite troupe de quatre mercenaires qui sévit sur ce monde d’îles flottantes. Gamin doux et rêveur, il peine à trouver sa place sous les ordres et les taloches de Chef et Tanneur. Il y a bien Rody, son grand frère, mais il ne décroche pas un mot, ne lui accorde jamais un regard. Le drôle, lui, aime par-dessus tout chanter et composer des rimes, ce qui ne lui apporte que des ennuis. Jusqu’à ce jour fou où un dragon immense s’écrase à ses pieds. Une dragonne. Poursuivie par une armada d’aéronefs de guerre.

Sarbacane, collection « Exprim’ » – 4 mai 2022 (roman inédit – Illustrations intérieures : Tom Aureille – 290 pages – 17,50 euros / numérique 12,99 euros)

Merci aux éditions Sarbacane et à l’équipe de Masse critique Babelio pour ce SP.

D’autres lectures : Les Blablas de Tachan,


5 réflexions sur “La Dragonne et le drôle, Damien GALISSON

  1. C’est exactement ça, c’est classique, déjà vu et pourtant il se dégage quelque chose d’incroyable dans la justesse d’écrire de ce jeune héros en manque de reconnaissance dans un monde d’adultes qui ne lui correspond pas. J’ai été très émue et j’ai eu un vrai coup de coeur pour l’écriture de Damien Galisson !

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