Lénine a marché sur la Lune, Michel ELTCHANINOFF

Vaincre la mort et permettre à nos ancêtres de revenir parmi nous. Atteindre les étoiles et coloniser des dizaines, voire des centaines d’autres planètes. Deux rêves dignes des romans de SF que nous découvrons à longueur de temps sur les étagères des librairies et des médiathèques. Mais pas seulement. En effet, au XIXe siècle, un certain Nikolaï Fiodorov, fils naturel du prince Pavel Gagarine, est l’auteur d’une œuvre qui va marquer les esprits et, peut-être, aboutir au transhumanisme.

Un mouvement philosophico-religieux

Bon, la dernière phrase de mon introduction est un raccourci sévère. Mais, on va le voir (surtout en lisant le livre), on y trouve un fond de vérité. Mais pour commencer : « cosmisme » ? Kézako ? Même mon correcteur orthographique semble l’ignorer puisqu’il souligne le nom d’un zigouigoui rouge (par contre, il connaît « zigouigoui », surprenant !). Si l’on en croit Wikipedia, le cosmisme est « un courant de pensée à caractère religieux et philosophique apparu en Russie à la fin du XIXe siècle. Selon sa thèse fondamentale, les aspirations idéales de l’humanité, y compris la soif d’immortalité, pourront être réalisées non pas au moyen de transformations sociales ou d’un développement spirituel de la personnalité mais par suite d’une transfiguration du Cosmos dont l’homme devra être l’acteur principal. » Et c’est bien cela, la volonté première de Nikolaï Fiodorov : parvenir à faire revenir les ancêtres à la vie. Combattre définitivement la mort et permettre à tout un chacun de vivre éternellement. Et, comme ce penseur russe a beaucoup réfléchi à la question, il s’est vite aperçu du problème rapide de surpopulation que cela allait pose. D’où la nécessité de s’attaquer aux étoiles pour permettre à chacun de trouver sa place.

Un mouvement qui se développe, en souterrain

Cette idée ne perce pas réellement : on n’a pas de mouvement cosmiste qui se répandrait à travers le pays comme une traînée de poudre. La progression est plus irrégulière, plus souterraine. D’ailleurs, régulièrement, l’auteur montre que la filiation de tel ou tel mouvement avec le cosmisme ne tient qu’à un cheveu, qu’elle peut s’imaginer mais pas se prouver concrètement. Il observe les textes, les petites phrases qui peuvent laisser penser que, mais rien de totalement évident. On a par exemple des traces dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski, mais aussi chez certains Bolcheviks, qui rêvent d’un homme supérieur. C’est un thème présent dans la littérature soviétique, qui se transmet à la société. Boulgakov, par exemple, dans Cœur de chien imagine une greffe d’organes humains sur un chien pour tester le rajeunissement de l’organisme (l’histoire finira mal, évidemment). Au même moment, un scientifique, dans la « vraie vie », « tente d’inséminer des femelles chimpanzés avec du sperme humain ». Les liens entre science fiction et science sont donc particulièrement poreux à cette époque et le cosmisme en profite pour survivre.

Plus récemment, dans le domaine de l’écologie, Vernadski lance l’idée de noosphère. On voit bien le succès que cette théorie a rencontré, sous différents avatars. Gaïa, la planète qui souffre de notre présence, en est une descendante. Et nombre de théories écologistes actuelles viennent en partie de cette pensée.

Autre point lié au cosmisme : la conquête de l’espace. Konstantin Edouardovitch Tsiolkovski a très tôt travaillé sur les fusées et a été associé plusieurs fois à l’exploration spatiale. D’ailleurs, un musée a été créé à son nom, le Musée d’État de l’histoire de l’astronautique C.E. Tsiolkovski situé à Kalouga (ville de naissance de ce savant). Et lui aussi était en partie tenant de cette philosophie.

Jusqu’au transhumanisme

Selon Michel Eltchaninoff, on peut même prouver que nombre de scientifiques ou hommes d’affaires américains impliqués dans les recherches sur le transhumanisme ont été influencés d’une manière ou d’une autre par la théorie de Fiodorov. Que ce soit ceux qui proposent de congeler les corps pour leur permettre d’attendre un traitement efficace contre leurs maladies ou ceux qui veulent numériser les esprits, tous ont eu connaissance de ces idées vieilles de plus d’un siècle. Et ces pensées seraient en quelque sorte une graine qui aurait éclot dans nombre d’esprit, aurait infusé et aurait permis la naissance de tous ces concepts. D’ailleurs, nombre de personnes concernées sont d’origine russe…

Lire Lénine a marché sur la Lune m’a fait découvrir tout une partie de la culture russe que je ne connaissais pas. Et j’en suis ravi. Même si j’ai parfois trouvé que l’auteur tentait de raccrocher de façon un peu artificielle le cosmisme à tout un tas d’autres mouvements, ce travers n’est en rien rédhibitoire. Et la lecture de cet essai est rendue simple et agréable par la prose fluide de Michel Eltchaninoff qui brasse pourtant nombre de noms, de dates et de concepts. Une lecture que je recommande donc fortement.

Présentation de l’éditeur : Les origines russes du transhumanisme Coloniser l’espace. Repousser la mort et faire renaître les défunts. Créer le vivant. Mettre en place un réseau mondial. Libérer la puissance de l’esprit. Comprendre et contrôler les processus cosmiques. Manipuler les phénomènes atmosphériques. Sauver la terre. Ces projets, dont certains ont été réalisés et d’autres le seront peut- être bientôt, ont une histoire russe. Dans un mélange de recherche scientifique approfondie, de métaphysique pure et de mysticisme, le mouvement appelé cosmisme a modelé le siècle soviétique. Il est l’une des sources d’inspiration des transhumanistes californiens d’aujourd’hui. Le laboratoire secret de Google en reprend toutes les idées. Les cosmistes ont écrit notre futur. Cet ouvrage se propose de tirer les fils de cette histoire, du milieu du 19e siècle à nos jours. Le premier cosmiste était un philosophe farfelu, Nicolas Fedorov, correspondant de Dostoïevski. Il avait le projet de ressusciter concrètement les morts. Certains de ses disciples, comme le grand rival bolchevique de Lénine Alexandre Bogdanov, étaient convaincus que la transfusion sanguine en était le moyen. Le corps de Lénine n’a-t-il pas été momifié à cette fin ? D’autres ont théorisé la conquête spatiale dès les années 1920, afin de peupler une terre devenue trop exigüe. Des savants soviétiques ont tenté de calculer l’effet du soleil sur la vie et l’histoire humaine. Ou, comme Guéorgui Vernadski, ont créé le concept de biosphère et de noosphère, ouvrant le champ d’une physique de la pensée. Délires poétiques ou carrément totalitaires, destinés à créer l’Homme nouveau ? Sans doute. Mais ces hommes ont donné naissance au programme spatial de l’Union soviétique, à ses progrès en cybernétique, à la fascination de ses services secrets pour la parapsychologie. Aujourd’hui Vladimir Poutine cite Vernadski. Le tout nouveau chef de l’administration présidentielle, Anton Vaïno, est le concepteur d’un nooscope, « réseau de scanners spatiaux » destinés à sonder la pensée humaine… Ce pan de la culture russe est soviétique, presque totalement inconnu en dehors de la Russie, paraîtra un peu fou à un esprit cartésien. Il est néanmoins très présent et explique de nombreux traits de la Russie actuelle, et même de sa politique. Depuis quelques décennies, le cosmisme a d’ailleurs une seconde patrie. La Silicon Valley a été massivement investie par des informaticiens et des savants d’origine russe, dont le plus célèbre est Sergueï Brin, cofondateur de Google, et qui rêve… de ce dont rêvaient les penseurs du cosmisme : transhumanisme, nouvelle manière de vivre et de se déplacer sur terre, conquête spatiale. Les vies et les idées de ces savants géniaux et inquiétants dessinent notre futur. Racontons leur histoire, redécouvrons leurs textes (non traduits) et leurs projets. Afin de souligner le lien entre le passé et le présent, le livre comportera également des entretiens avec des personnalités — savants, ingénieurs, intellectuels — en Russie et en Californie. Finalement, nous essaierons de comprendre comment le rêve de progrès, que l’Europe a abandonné, est passé de l’Eurasie vers la Côte Ouest des États-Unis.

Solin / Actes Sud – 12 janvier 2022 (essai inédit – 245 pages – 21 euros)

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