Mars, Asja BAKIĆ

La maison d’édition Agullo, à travers sa jeune collection « Court », fait découvrir au lecteur français des auteurs hors des entiers battus de la SFFF. Récemment, elle a publié l’hypnotisant Oiseau du norvégien Sibjørn Skåden. Auparavant, elle avait proposé un recueil de nouvelles surprenant, Mars d’Asja Bakić, qui écrit en croate. Un voyage dans l’est de l’Europe, aux confins du genre, dans les confins de nos désirs et de nos peurs.

Asja Bakić nous offre un regard sur son univers mental sans réel tabou. On y parle de ses obsessions : la littérature et la place de l’écrivain dans la société, la femme dans notre monde, la sexualité et ses normes, le double. Bref, une grande richesse de thèmes traités avec plus ou moins de bonheur selon moi. Mais des textes qui laissent rarement sans réaction.

« Excursion dans le Durmitor »

Une femme est morte. Et elle se retrouve dans une ailleurs assez proche de ceux qu’aurait pu imaginer Kafka : absurde et bureaucratique. Des secrétaires lui demandent, ou plutôt exigent d’elle qu’elle écrive, encore et toujours. La qualité de ses textes aura des conséquences pour la suite. Texte d’ouverture surprenant, mais sans réel enjeu. Je ne suis pas rentré dans sa logique et n’ai pu me passionner pour cette réflexion à propos de la force de l’écrit (« La littérature est le lien primordial entre la mort et la vie. »).

« Le Trésor enterré »

Cette nouvelle est plus réaliste que fantastique. Quoique… On y suit des enfants de la famille d’un défunt qui se retrouve à la campagne. Là, les puits s’assèchent et il faut trouver de nouvelles sources. Là, les jeunes gens font découvrent la vie, le sexe. Mais aussi cette histoire de trésor enfoui. Un texte plus parlant pour moi, même s’il m’a fallu entrer dans le rythme et les préoccupations de l’autrice. Préoccupations que l’on retrouvera au fil des autres récits : questions sur l’identité, interrogations sur la sexualité, violence des autres.

« Les Thalles de Madame Lichen »

Voici un conte moderne. Asja Bakić reprend une thématique classique, la sorcière dans un village isolé, et le modernise, le renverse. Des policiers et un légiste viennent s’occuper d’un cadavre. On comprend rapidement que la vieille femme n’y est pas étrangère. Mais l’arrivée d’une inconnue vient rebattre, assez habilement, les cartes. Rien de spectaculaire, mais une bonne trouvaille et un ton grinçant à souhait.

« Abby »

Une femme a ce qui ressemble à des pertes de mémoire. Soudain, un blanc et elle se trouve à revivre comme la même scène, à prononcer les mêmes répliques, ou presque. Son mari s’occupe d’elle, la protège. La surprotège ? Et que lui est-il arrivé ? Une variation habile sur un thème courant en SF (Perles, le recueil de nouvelles du Taïwanais Chi Ta-Wei, paru en 2020, en offre un bon exemple), mais que je ne vais pas révéler pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte. Ce récit m’a bien plu par son étrangeté et par sa tonalité assez juste.

« Asja 5.0 »

Autre thème courant en SF : les clones. Cette nouvelle le traite plutôt bien, sous un angle très personnel puisque nous sommes avec l’une des clones (qui portent le même prénom que l’autrice, amusante mise en abyme). Et l’on découvre peu à peu les tenants et aboutissants de cette affaire : pourquoi fabriquer des clones d’Asja ? Quel avenir est le leur ? Quelles différences possèdent-elles ? Pas mal de questions évoquées dans un texte court, mais prenant.

« Carnivore »

Comme son titre l’indique, cette nouvelle fait la part belle aux effluves corporels et sensations de faim éprouvées par certains, certaines, devant des êtres humains. Encore un texte bâti sur des non-dits, sur des découvertes progressives faites par le personnage principal et, par voie de conséquence, le lecteur. Pas mon récit préféré du recueil, mais une lecture dérangeante et, donc, agréable.

« Passions »

Une autrice nous parle de sa passion, ou, du moins, de son intérêt pour Vanja et son côté androgyne. Dans leur jeunesse, elles étaient très proches et parlaient des heures. Puis Vanja est partie, ce qui a terriblement blessé la narratrice. Des années plus tard, elles se recroisent chez l’éditeur de la première. Celle-ci tente de reprendre contact, mais cela ne se passe pas comme prévu. Et, derrière tout cela, surnage la parution de Passions, un ouvrage dont l’auteur reste anonyme. Est-ce Vanja ? Est-ce la narratrice ? Tout cela reste bien mystérieux. Et c’est cette interrogation perpétuelle qui fait le sel de cette nouvelle pour nous, lecteurs, qui ne découvrons l’histoire qu’à travers le prisme d’une narratrice pour le moins originale. Et donc pas nécessairement fiable. Où est la réalité ? Où est le délire ? Asja Bakić maintient les doutes jusqu’au bout. Pour notre plus grand bonheur.

« L’Hôte »

Une journaliste est envoyée par les autorités (de quel pays ? Mystère) pour comprendre le fonctionnement de ce qu’elles nomment une secte dirigée par un certain Carlyle. Il semble avoir une fascination pour le vert dont se teintent les parois dans son entourage. La jeune femme passe les tests et parvient à l’approcher. Que découvre-t-on alors? Pas ce à quoi l’on s’attendait au début. Une bonne nouvelle de SF, qui maintient efficacement le suspens et joue avec les codes du genre.

« La Route vers l’Ouest »

Retournement de point de vue efficace et nécessaire. On suit une famille, dans un pays dévasté. En Europe, sûrement. Plus rien n’y pousse, tout y est détruit. Les gens survivent difficilement. Il faut brûler des livres pour se chauffer, au grand dam des jeunes filles qui trouvent dans le Ventre de Paris de Zola de quoi tenir à travers les listes de légumes : en les lisant, en se les répétant, elles ont l’impression de s’en nourrir et tiennent ainsi malgré la famine. Heureusement, la famille va pouvoir partir, grâce à des « passeurs », vers l’Ouest. Au-delà de la mer. Mais tout n’est pas tel qu’on le croit. Comme on le découvrira dans les dernières paragraphes.

« Le Monde en bas »

Les écrivains, une fois de plus, au centre d’une nouvelle d’Asja Bakić. Dans cet avenir, Mars a été en partie colonisée. Mais, sans vraiment de raison, tout s’est arrêté. La planète sert à présent de vaste prison pour les auteurs. On n’a plus le droit d’écrire sur Terre : « Ils avaient décrété que l’écriture constituait le plus grand mal qui ait frappé l’humanité et ils avaient expédié dans le cosmos toutes les œuvres littéraires en même temps que ceux qui les avaient produites ». Si vous voulez y rester, il faut promettre de cesser cette activité. Et cela semble préférable à beaucoup tant la planète rouge est dure à vivre : « Je déteste Mars », clame la narratrice. Mais elle refuse de se soumettre, même si elle n’a rien produit depuis des années. La découverte d’un livre étrange, intitulé Mars, va changer bien des choses : l’autrice va enfin comprendre son rôle dans tout cela. Cette nouvelle qui donne son titre au recueil oscille entre SF, fantastique et onirisme. Elle possède un charme vénéneux commun à pas mal de textes de cet ouvrage. On ne sait pas bien sur quel pied danser, comme quand le personnage principal affirme : « La Terre est plate, on voit bien depuis Mars à quel point elle est plate. » Et la fin m’a plongé dans une vive interrogation.

Mars forme un recueil assez hétéroclite et inégal, mais intéressant car il offre un panorama assez large de l’univers exploré par Asja Bakić, poétesse (cela se sent à travers les très nombreuses références à ce genre littéraire et à l’affirmation fréquente de sa nécessité et de sa supériorité) et nouvelliste au talent d’écriture certain et aux questionnements profonds. La lecture de ce court livre dépayse forcément, oblige à se poser des questions, encore et toujours. Ce qui est plutôt sain, non ?

Présentation de l’éditeur :Avec ce premier recueil à la prose ironique, Asja Bakić crée une galerie de personnages uniques et tordus, qui évoluent dans des univers à la croisée du fantastique d’Edgar Poe et d’un futur à la Black Mirror : une femme n’échappera au purgatoire que quand elle aura composé son chef-d’œuvre ; une autre réside dans un monde sans contact physique où elle écrit de la pornographie ; des enfants s’inventent des monstres au cœur d’un été idyllique ; une sociopathe trouve plus retorse qu’elle ; et dans la dernière nouvelle, la littérature a été déclarée nocive pour l’humanité et tous les auteurs exilés sur la planète Mars. Peuplées d’écrivaines, de solitaires, de meurtrières ou de clones qui toutes tentent de trouver un sens à leur réalité désaxée, ces histoires teintées d’humour noir lèvent le rideau sur l’étrangeté du quotidien et revisitent avec brio quelques thèmes classiques de la science-fiction d’un point de vue féminin.

Agullo, collection « Court » – 27 mai 2021 (10 nouvelles traduites du croate par Olivier Lannuzel – Mars (2015)– 151 pages – 12,90 euros / numérique : 7,99 euros)

Merci aux éditions Agullo pour ce SP numérique.

D’autres lectures : Mr K sur Le Capharnaüm éclairé, La Viduité, Temps de lecture,

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Avancée du challenge : 10 nouvelles lues.

7 réflexions sur “Mars, Asja BAKIĆ

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