La Ville dans le ciel, Chris BROOKMYRE

Ciudad de Cielo, la plus grande station spatiale, base des futurs vols au-delà des étoiles, possède une réputation sans tache : jamais un crime n’y aurait été commis. Tout y serait parfait, comme dans le meilleur des mondes. En tout cas, c’est l’image qui en est donnée sur Terre. Or, un meurtre particulièrement atroce vient salir cette belle réputation. Il faut dire qu’un cadavre découpé en plusieurs dizaines de morceaux découverts flottant dans une salle, ça fait tache !

Une héroïne de polar typique

Pour enquêter sur ce meurtre, la nouvelle patronne de la sécurité, fraichement nommée et tout juste arrivée sur la station va choisir Nikki Freeman. Surnom « Fix », car elle sait arranger les choses. Pas toujours légalement. Pour être exact, rarement légalement. En fait, ce n’est pas la plus pourrie des flics de la station, mais sans doute pas loin. Et là, on sent bien que Chris Brookmyre est un auteur de polars (il n’a pratiquement écrit que cela jusqu’ici : La ville dans le ciel est sa première incursion dans le genre SF). Il en maitrise tous les codes. Ceux du roman noir, le cadre typique (les rues malfamées et les bouges sordides, mais transférés dans l’espace) et une héroïne (même si, d’accord, auparavant, c’était plutôt des hommes qui endossaient ce rôle) au bout du rouleau : vie dissolue, alcool et sexe en abondance, et plus pour oublier que pour le plaisir, perte de mémoire. Et surtout, plus aucun but que de continuer à vivre au quotidien sans trop se poser de questions. Un personnage qui s’aperçoit finalement qu’il est craint, mais aimé par personne, qui est seul et sans perspective. La joie, quoi !

Face à elle, son opposée absolue : Alice Blake, nouvellement nommée sur la station, avec l’objectif de purifier un peu l’atmosphère, de résorber la gangrène qui infecte les forces de l’ordre, de couper dans le tas. Autrement dit, normalement, l’ennemie jurée de Nikki. Et leur vision du monde, leur façon de vivre, leur origine sociale, tout est aux antipodes. Cela en deviendrait presque trop cliché et rendrait cette chère Alice trop fade, trop pâle. Mais rassurez-vous, Chris Brookmyre a de la bouteille et tout est sous contrôle.

Un roman haletant

Car la structure de ce roman est imparable. Pas de temps mort, des rebondissements, un rythme soutenu et des surprises. Je ne vais pas donner d’exemples pour ne pas gâcher la surprise, mais je peux dire que la mise en place des personnages est rapide (et vivante) et que, tout aussi rapidement, ils sont envoyés dans le grand bain. Surtout Alice, qui débarque (comme nous) sur la station de Ciudad de Cielo et n’a pas le temps d’en découvrir les us et coutumes qu’elle doit se battre pour sauver sa vie. Même Nikki, qui connaît tous les coins et recoins de cette base, va devoir courir et se cacher pour avoir une chance de nous accompagner jusqu’au bout du roman.

On sent l’homme d’expérience aux commandes. L’alternance des points de vue (un coup Nikki, un coup Alice) dynamise le récit. Les évènements s’enchainent naturellement et ne font pas téléphonés. Bien sûr, on en voit venir certains de loin mais, dans l’ensemble, le suspens est maintenu et on ne s’ennuie pas une page (en tout cas, moi, je ne me suis pas ennuyé une seconde).

Et la SF dans tout ça ?

Mais j’ai présenté ce roman comme la première incursion de Chris Brookmyre dans le genre SF et, pour l’instant, je n’ai parlé que de polar. Erreur de ma part ? Que nenni ! L’auteur écossais a fort bien intégré les codes de la SF. Il les mèle à son univers policier de façon très naturelle. On a déjà vu des histoires policières se déroulant dans l’espace, mais qui auraient pu être identiques à San Francisco ou à Londres. Dans La Ville dans le ciel, rien de tout cela. Sans Ciudad de Cielo, pas d’intrigue. Sans certaines avancées technologiques, pas de roman. Le cadre est parfaitement réaliste et correspond aux habitudes du genre. Et les percées technologiques présentées sont tout à fait cohérentes avec ce cadre. La sauce prend merveilleusement et la station spatiale semble prendre vie devant nos yeux au fur et à mesure que les pages se tournent.

De plus, Chris Brookmyre pose, tout en nous divertissant, des questions essentielles sur notre rapport à l’avenir. Selon la direction que vont prendre nos sociétés, selon les chemins proposés par la technologie et les inventions qui en découlent, comment réagirions-nous ? Que sommes-nous prêts à accepter au nom de notre confort, de notre sécurité, de nos idéaux ? Questions déjà très présentes dans notre quotidien, mais qui pourraient prendre de dramatiques proportions si nous ne savons pas gérer le progrès. Et l’auteur nous le rappelle ou nous en fait prendre conscience.

J’ai adoré lire La Ville dans le ciel, d’autant que je ne connaissais pas l’auteur (malgré ses nombreux livres publiés) et que j’avais été échaudé par des romans policiers artificiellement placés dans l’espace. J’ai adoré suivre les tribulations d’Alice et Nikki, découvrir avec elles des cadavres atroces, plonger à leur suite dans les tréfonds de la station spatiale de l’avenir, m’interroger sur notre futur. Et je souhaite vivement que Chris Brookmyre poursuive dans cette voie où il excelle.

Présentation de l’éditeur : En orbite autour de la Terre, Ciudad de Cielo est la première marche permettant à l’humanité d’atteindre les étoiles. Décrite comme un lieu utopique où le crime n’existe pas, la station spatiale est néanmoins contrôlée par des gangs qui se livrent une guerre sans merci : prostitution, contrebande et racket sont omniprésents. Jusqu’ici, les autorités ont toujours fermé les yeux. Mais les choses vont changer : un cadavre vient d’être découvert, flottant en mille morceaux dans la microgravité de cette ville dans le ciel. L’enquête sur ce meurtre est confiée à Nikki « Fix » Freeman. Corrompue jusqu’à la moelle, c’est peu dire qu’elle n’est pas ravie d’être chaperonnée par Alice Blake, une jeune envoyée du gouvernement terrien fraîchement arrivée sur la station et particulièrement stricte dès qu’il s’agit du règlement. Alors que les morts s’accumulent, les masques vont finir par tomber, et les vraies raisons de ce déchaînement de violence se révéler au grand jour. Sous les dehors d’une enquête policière rondement menée, Chris Brookmyre explore dans ce face-à-face magistral entre deux femmes, et deux mondes, que tout oppose, les aspects les plus sombres de notre monde contemporain. Saluons l’entrée remarquée, et réussie, d’un grand nom du polar écossais dans la science-fiction.

Denoël, collection « Lunes d’encre » – 22 septembre 2021 (roman traduit de l’anglais [Écosse] par Sébastien Guillot – Places in the Darkness (2017)– 509 pages – 24 euros)

Merci aux éditions Denoël pour ce SP.

D’autres lectures : Le Maki, Apophis (en V.O.),

5 commentaires sur “La Ville dans le ciel, Chris BROOKMYRE

  1. Ah oui, tu confirmes tout le bien qu’en a dit Yogo… et donc mon envie de le lire, ça a l’air d’une vraie réussite. Ça tombe bien, j’ai terminé la trilogie polar-SF de Rosa Montero il y a peu, ça fera une continuité. ^^

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