Toutes les saveurs, Ken LIU

Un dieu de la guerre au pays des cowboys. A priori, ce n’est pas évident. Mais Ken Liu a osé ce mélange des genres. Et cela fonctionne à merveille. Dans cette novella de 2012 publié le 20 mai dernier par les éditions du Bélial’, il a su associer deux grandes nations, deux grands mythes dans un conte plein de tendresse et de rage, de marques de préjugés et d’autres d’ouverture d’esprit. Une ode, pas sans aspérité, à la tolérance et à l’émerveillement. Un beau texte, qu’il est agréable de savourer en ces temps pleins d’incertitude.

Au pays des cowboys

Nous sommes dans l’Idaho, à l’époque des cowboys, des prospecteurs, des conquérants de l’« Ouest sauvage ». Bienvenue à Idaho City, vaste bourgade aux multiples commerces (studio de photographie, journal, agence de colis, restaurants, brasseries, drugstores, épiceries, ateliers de forgeron, boucheries, boulangeries, hôtels, cabinets médicaux, cabinets d’avocats, saloons et bazars), tenus, entre autres par des Irlandais qui recherchent la tranquillité dans leur ville. Tout le contraire des Missouri Boys, deux pauvres types, deux éponges habitués à ce qu’on leur obéissent et qui n’hésitent pas à jouer de la gâchette en cas de désaccord. Comme ils ont été mis à la porte de la cité, ils ont voulu se venger : au moins deux morts et des dizaines de bâtiments détruits par l’incendie qu’ils ont déclenchés lors de leur fuite. Il faut reconstruire Idaho City.

Les Chinois, des nouveaux venus pas tellement appréciés

Une groupe d’immigrés venus de Chine, passés par San Francisco, où ils ont été quasi réduits à l’état d’esclaves, vient tenter sa chance dans cette ville, attirés par l’or que l’on trouve dans la région. Ils sont de suite regardés de travers : ils dorment à cinq ou six dans des maisons que les autres habitants ne jugent assez grandes que pour un ou deux ; leur cuisine sent fort ; ils chantent fort. En gros, ils sont différents et sans doute pas de bons chrétiens. La cohabitation n’est pas toujours simple. Sauf aux yeux de Lily (et de son père), fascinée par toutes ces différences, justement. Mais aussi par cette joie de vivre apparente. Et de la tranquillité et du calme de l’un des Chinois, Lao Guan (qu’on appelle plutôt Logan, ce qui est plus proche des standards américains), un géant au visage rouge et à l’énorme barbe. Lily va progressivement se lier d’amitié avec lui et son groupe, permettant, peut-être, au habitants d’Idaho City de vivre ensemble plus pleinement.

Des histoires qui se mêlent

La beauté de ce texte, outre sa simplicité apparente, c’est le mélange qui semble évident de plusieurs folklores, de plusieurs mythes. D’un côté, l’histoire de la conquête de l’Ouest par ces pionniers venus de multiples continents. On y retrouve un part d’évènements historiques, ou, en tout cas, réalistes, mais façonnés par les multiples récits que nous avons tous connus (enfin, surtout les plus anciens), sous forme de films ou de livres ou de BD (ah ! Lucky Luke : impossible de ne pas y songer en lisant Toutes les saveurs), et maintenant de séries (je suis d’ailleurs en train de regarder Hell on Wheels, plongée sacrément violente dans les coulisses de la construction des chemins de fer : certains moments de la novella m’ont fait penser à cette ambiance). De l’autre, les mythes chinois, avec le conte raconté par Lao Guan à Lily, au fil du récit, presque comme une illustration de certains passages de leur propre vie. Il lui narre la naissance et les combats d’un dieu de la guerre qui lui ressemble étrangement (visage rouge, barbe gigantesque). Ken Liu sait y faire, quand il s’attaque aux contes asiatiques. Il suffit de lire les trois ouvrages déjà parus de sa série de la Dynastie des Dents-de-Lion, vaste saga de fantasy qui mêle habilement les marques classiques de ce genre très codifié aux mythes chinois.

Une simplicité très agréable

Malgré la violence, malgré les Missouri Boys, malgré la méfiance de la plupart des habitants d’Idaho City qui font régner un climat inquiétant sur le récit, la tonalité générale reste à l’apaisement. L’amitié forte et sincère qui lie le géant chinois à la jeune Américaine rejaillit sur tous les autres et semble capable de créer une bulle de tolérance et d’ouverture d’esprit rassurantes. De plus, quand Ken Liu évoque l’alimentation, passerelle absolue entre les deux cultures, malgré des réticences bien naturelles, la novella s’illumine de couleurs et de goûts, resplendit de saveurs et d’odeurs qui donneraient presque l’eau à la bouche. Un régal pour l’espirt.

Avec Toutes les saveurs, Ken Liu signe une novella particulièrement réussie, une belle histoire qui, sans simplisme bêta, est un hymne à la tolérance et un rappel de l’histoire qui associe un grand nombre de Chinois aux États-Unis d’Amérique. Et qui rappelle le rôle de ces immigrés dans la construction de ce pays. Il interroge encore la place accordée à leurs descendants actuels, un peu comme Charles Yu, dans son très bon Chinatown, Intérieur (paru aux Forges de vulcain en août 2020). Une lecture nécessaire et si agréable.

Présentation de l’éditeur : Idaho City, en pleine fièvre de l’or. Les temps sont à la conquête. De l’Ouest, bien sûr. De la fortune, surtout… Prospecteurs, commerçants, banquiers, filles de petite vertu, bandits et assassins s’agrègent en une communauté humaine au goût de mauvais whisky et à l’odeur de poudre. Et puis il y a ce petit groupe de prospecteurs chinois. Qui vivent entre eux, s’entassent dans des baraquements minuscules, et font planer sur la ville les effluves de leur cuisine aux saveurs aussi épicées qu’inconnues. Lily, la fille de leur propriétaire, est fascinée par ces étrangers aux coutumes impénétrables. Et par l’un d’entre eux en particulier, un géant au visage rouge et à l’immense barbe, Lao Guan, qui lui apprend les mystères du wei qi et lui raconte des récits stupéfiants, les aventures de Guan Yu, le dieu de la guerre, de Lièvre roux, son cheval de bataille, et de Lune du dragon vert, sa fidèle épée. Guan Yu, qui fait face à l’injustice et à la trahison dans cette Chine impériale fabuleuse. À l’image de Lao Guan, dans cette Amérique en gestation…

Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière » – 20 mai 2021 (une novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti– 125 pages – 9,90 euros)

D’autres lectures : Gillossen (Elbakin), Gromovar (V.O.), Ombre Bones, Les Blablas de Tachan, Yuyine, Yogo, Au pays des caves troll,

8 commentaires sur “Toutes les saveurs, Ken LIU

  1. J’avais forcément envie de la lire parce que Ken Liu et parce que UHL, mais ta chronique et l’allusion à « Hell on Whells » – super série ! – renforcent fortement cette envie. ^^

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