La Machine à indifférence et autres nouvelles, ANTHOLOGIE

Akira, vous connaissez. Ghost in the Shell aussi. Et l’univers nippono-cyberpunk de Blade Runner ou de Neuromancien également. Mais citer un écrivain japonais de SF, cela devient plus difficile. À part quelques spécialistes, capables de lire directement la langue de Mishima ou de Sōseki, nous sommes peu à vraiment connaître cette part de la production de l’imaginaire : les œuvres littéraires japonaises de SF parviennent peu en France. Heureusement, la jeune maison d’édition de l’Atelier Akatombo comble progressivement cette lacune. Elle a pour ambition de nous faire découvrir la littérature dite de genre (polars, SF, érotique) issue de l’archipel nippon. La Machine à indifférence est une anthologie de cinq nouvelles qui nous propose un instantané, une vue partielle mais attirante de ce qu’un lecteur de SF japonais peut lire au XXIe siècle.

Je ne vais pas résumer les nouvelles. La présentation de l’éditeur (plus bas dans l’encadré) s’en charge assez bien.

Une technologie omniprésente

Dans les cinq textes qui composent cette anthologie, même les plus ancrées dans le réel, apparaissent des machines issues d’une technologie supérieure à la nôtre ou des phénomènes inexplicables actuellement. Traitement qui permet de modifier la perception dans « La Machine à indifférence » de Project Itoh (qui date de 2012) ; androïdes produits en série et qui tombent du ciel dans « Les anges de Johannesburg », de Yūsuke Miyauchi (2013) ; balle de revolver qui voyage à rebours du temps dans « Bullett » de Toh EnJoe (2007) ; armement extrêmement perfectionné (et donc extrêmement meurtrier) dans « Battle loyale » de Tayiō Fujii (2017) ; puce qui permet d’accéder directement à la personnalité dans « La Fille en lambeaux » de Hirotaka Tobi (2006).

Les progrès techniques sont parfois annexes, simple élément de décor, parfois centraux. Dans « La fille en lambeaux », tout l’environnement est différent que celui que nous connaissons, tant les réalités augmentée et virtuelle ont pris de l’importance. Les habitants sont en contact permanent avec elles. Et pas seulement avec la vue. Car l’innovation de l’équipe que nous suivons permet de sentir, d’entendre, de toucher des objets virtuels. Bref, d’enrichir le monde dans lequel nous vivons, au point de ne plus savoir réellement ce qui est vrai. Vous êtes allergique au gluten ? Vous pouvez tout de même avoir l’impression, la sensation d’en manger. Mais sans les désagréments qui lui sont adjoints. Pratique, non ? Mais inquiétant, car on finit par ne plus savoir ce qui est réel. Et cela va plus loin, avec la puce qui enregistre les « esprits » des gens, leurs souvenirs, leurs sentiments, leurs sensations. Cet enregistrement, s’il parvient à la conscience sous forme d’avatar, devient-il une personne différente de son original ? Est-elle une personne à part entière ? On peut penser à Pekin 2050, de Li Hongwei (récemment paru aux éditions Picquier), qui aborde en partie ce thème.

Une SF mondiale

Une chose qui m’a surpris quand j’ai entamé (et poursuivi) la lecture de ce recueil, c’est la localisation des histoires racontées. Je m’attendais à visiter un peu le Japon. Que nenni ! Point ! Nullement ! Deux textes se déroulent en Afrique, un troisième en Chine. Quant aux deux autres, le lieu est sans importance et les histoires pourraient se dérouler partout. Un peu frustrant, ce choix de textes internationaux, mais révélateur d’une ouverture sur le monde de la SF nippone. L’Afrique, donc, qui apparaît comme une terre de violence, où les peuples s’affrontent, se torturent, se tuent, sans que l’on imagine la moindre solution possible à ces conflits. « La machine à indifférence » (titre qui fait référence au célèbre texte de Bruce Sterling et William Gibson, La Machine à différences, qui date de 1990) imagine un moyen technologique : suite à une opération, les combattants sont incapables de reconnaître l’ethnie à laquelle appartiennent les personnes qu’ils croisent. Ils n’ont donc plus de raison, a priori, de s’en prendre à eux. Qu’ils soient Xemas ou Hoas, plus de différence ! Donc plus de conflit ? Tout n’est hélas pas si simple. Ce texte présente un bel exemple de SF tournée vers le monde que nous connaissons, dont on tire les fils pour aller plus loin et s’interroger sur ce qui nous entoure, ce qui ne fonctionne pas, ce qu’on pourrait améliorer. L’auteur s’inspire de façon assez transparente du conflit qui a déchiré le Rwanda et il nous propose un récit sensible mais sombre.

Ces enfoirés d’adultes avaient modifié l’Histoire à leur convenance pour nous obliger à tuer à leur place.

Une SF tournée vers l’actualité (plus ou moins proche)

Comme je viens de l’écrire, « La machine à indifférence » fait référence au Rwanda. « Les Anges de Johannersburg », eux, sont bien ancrés dans l’Afrique du Sud et sa division entre différents groupes ethniques ou autres. L’histoire, très belle bien qu’assez dure, a pour cadre un pays ravagé, dévasté, partagé entre diverses factions. Le quotidien des personnages principaux est pleinement tributaire de cette situation politique désastreuse. Et chacun essaie de s’en sortir avec les moyens du bord. L’auteur ajoute une note poétique avec un thème familier au Japon (j’en profite pour signaler une préface de Denis Taillandier et une postface de Takayuki Tatsumi, suffisamment courtes pour être lisibles, mais suffisamment longues pour apporter de nécessaires mises en perspective et de capitales références culturelles… que je distille en partie dans cette chronique) : la chute de robots humanoïdes (ce qu’illustre la couverture du livre). Cette pluie quotidienne apporte quelque chose de singulier et de magique, évocation « surréaliste » et belle. Même si l’effet ne dure pas et si on découvre rapidement la terrible réalité qui l’explique.

« Battle loyale » (le jeu de mot du titre est en partie justifié) évoque, lui, les conflits en Chine. Les Ouïghours (dont j’ai parlé récemment en chroniquant le livre de Sylvie Lasserre, Voyage au pays des Ouïghours) sont au centre d’une guerre terroriste. Radicaux islamistes luttant contre l’oppression du pouvoir central, mais avec une violence et une injustice flagrante ; abeilles tueuses, en fait, des drones miniaturisés et perfectionnés capable d’encore plus de dégâts, de meurtres. Malgré le côté imaginaire de la nouvelle, beaucoup de points entrent en résonance avec la situation tendue que nous connaissons actuellement. Et des pistes sur la possible fin des guerres. Un texte qui fait, comme les autres, réfléchir à notre monde.

Ce recueil a été pour moi une grande découverte. J’étais, comme beaucoup je pense, gorgé d’images « classiques » du Japon. Ces nouvelles m’ont offert un panorama plus riche, plus divers, plus intéressant surtout de la production littéraire de SF contemporaine japonaise. J’espère vraiment que l’Atelier Akatombo poursuivra dans cette voie et nous offrira d’autres livres du même niveau. Merci à eux pour cette lecture !

Présentation de l’éditeur : La sanglante guerre civile a pris fin, mais la haine entre Xemas et Hoas ne s’est pas éteinte. Un traitement médical révolutionnaire permettra-t-il de mettre un terme aux violences ?Deux adolescents orphelins survivent dans un Johannesburg ravagé et contemplent chaque soir les divas, des gynoïdes, se jeter du haut de leur tour jusqu’à ce que l’une d’entre elles les appelle à l’aide. Jay, fou amoureux de Rita, soutient que si celle-ci a un comportement étrange c’est parce qu’un « meurtrier du futur » lui a logé une balle dans le crâne. En Chine, où le pouvoir ne tolère aucune menace à l’unité du régime, un développeur de jeux vidéo et son équipe deviennent soudainement la cible de terrifiantes abeilles tueuses. Dans un monde où avatars, réalité augmentée et réalité virtuelle sont monnaie courante, une jeune scientifique rencontre la créatrice d’un programme informatique au contenu sadique, une femme d’une laideur exceptionnelle, dotée d’une mémoire absolue et d’un charme hypnotique. La Machine à indifférence de Project Itoh, Les Anges de Johannesburg de Yūsuke Miyauchi, Bullet de Toh EnJoe, Battle loyale de Taiyō Fujii et La Fille en lambeaux de Hirotaka Tobi composent la première anthologie de science-fiction japonaise traduite en français. Sélectionnées par les deux meilleurs spécialistes français de la SF japonaise – Denis Taillandier, maître de conférence à l’université Ritsumeikan de Kyoto, et Tony Sanchez, traducteur de manga et chroniqueur chez ActuSF –, ces cinq nouvelles témoignent de la vivacité d’un genre qui mêle rigueur scientifique et créativité.

Atelier Akatombo – 21 mai 2021 (5 nouvelles inédites – 273 pages – 19 euros)

Merci à l’Atelier Akatombo pour ce SP.

D’autres lectures : Lune, Célinedanaë, Le chien critique, Ombre Bones,


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