Voyage au pays des glaces, une interview de Jean Krug

Jean Krug vient de publier son premier roman, Le Chant des glaces, aux éditions Critic. J’ai dit tout le bien que j’en pensais récemment. J’ai donc voulu tenter d’aller plus loin en interrogeant son auteur, qui s’est très gentiment plié au jeu de l’interview, ma première sur ce blog. Qu’il en soit remercié !

Commençons par une rapide présentation. Peux-tu nous dire quelle a été ta formation et ce que tu fais actuellement, en dehors d’écrire ?

Avec plaisir ! J’ai commencé par une formation d’ingénieur spécialisé en mécanique des fluides et en chimie lourde. Ce n’était pas vraiment ma tasse de thé. Alors, en sortie d’école, je me suis réorienté dans le domaine du climat, à Grenoble. J’ai découvert la glaciologie, et ça m’a passionné, au point que je fasse une thèse sur le sujet. Ça parlait de l’endommagement de la glace, de la naissance des icebergs et de l’augmentation du niveau de la mer.

Ensuite, j’ai continué dans la recherche, pas toujours en glacio. Les temps sont durs, surtout en recherche publique, et ce, depuis des années. Alors, j’ai saisi l’opportunité de devenir guide en milieu polaire, ce qui me permet de continuer de passer du temps là-bas, à exercer ma passion.

Qu’est-ce qui fait que tu es si attaché aux glaciers (à part le fait que tu leur as déjà consacré pas mal de temps) ?

Je crois que c’est leur côté à la fois mystérieux, lointain et puissant. En particulier pour les glaciers en contact direct avec l’océan, comme on trouve aux plus hautes latitudes. C’est un concentré de tous les extrêmes : l’environnement dans lequel ils se forment, la complexité de leur écoulement, leur rôle comme régulateur du climat. Observer un glacier, ce n’est pas juste voir un bloc de glace blanche. C’est ressentir le froid, le vent, c’est entendre les craquements, l’eau qui ruisselle, c’est voir le jeu des couleurs, et percevoir aussi, parfois, le détachement des blocs (on parle de vêlage d’iceberg) dans l’océan.

Enfin, c’est leur fragilité, aussi. Il s’agit de monstres de glace, oui. Pourtant, ils sont extrêmement sensibles aux changements climatiques. En ce moment, ils sont particulièrement menacés.

Qu’est-ce qui t’a amené à l’écriture en général (puisque tu as écrit de courts textes et, entre autres, un blog sur Mediapart) et de ce roman en particulier ?

Un point pour avoir trouvé mon blog Mediapart. Je ne pensais pas qu’il sortirait un jour de la masse !

Plus sérieusement, c’est venu assez tard. Je faisais beaucoup de jeu de rôle. De ces vieux jeu de rôle sur internet qui s’appuyaient sur des forums en tout genre (l’âge d’or des forums !). J’ai pris plaisir à raconter les histoires de mes personnages sur ces plateformes. J’imagine que ça a été un déclencheur.

Le Chant des Glaces a démarré pendant ma thèse. J’avais un petit appartement sombre et humide, je fourmillais de connaissances sur la glace, et j’avais cette envie de raconter une histoire : c’était le combo gagnant (surtout pour l’appartement). J’ai démarré un peu brutalement, sans plan. Tout le reste est venu par la suite.

Les personnages sont importants dans ce roman, et plutôt réussis. Comment as-tu décidé de leur existence ? Savais-tu, par exemple, dès le début, qu’ils seraient quatre sur Delas à se battre pour leur vie ?

Comme dit précédemment, je suis un peu parti la tête dans le guidon, avec deux personnages perdus sur une planète glacée. Quand j’ai vu que l’histoire avait le potentiel d’aller plus loin, j’ai quand même dû faire une pause, pour créer un vrai scénario. Les personnages sont donc arrivés assez tôt. J’ai donc su assez vite qu’ils seraient quatre sur Delas, mais la manière dont ils arriveraient n’était pas encore claire. J’ai d’ailleurs encore tout un vieux manuscrit papier, dans lequel la narration de Jennah n’est absolument pas présente. Le personnage et son histoire sont présents, mais seulement à travers la narration de Ferley.

Mon rapport avec les personnages, d’ailleurs, est assez particulier. J’ai du mal à leur définir un physique. Je les vois en temps qu’un tas d’émotions, que j’essaye de faire transpirer à travers leur apparence. Ce point a donné lieu à pas mal de discussions avec Rafaëlle, la directrice d’ouvrage, qui a su habilement me faire comprendre qu’il était important qu’ils ressemblent à quelque chose ! Mais pour moi, Bliss reste avant tout cet espèce de bloc rude et minéral, et Ferley, une pelote de lien, tendre et rêveuse.

Question anecdotique, mais pourquoi avoir appelé les différentes « confédérations » humaines « Epsilon » et « Bêta » ?

Par recherche d’une certaine forme de réalisme. Je me suis dit que si des types en costume devaient un jour décider d’une dénomination du monde, il y aurait de fortes chances pour que leur choix se porte sur des noms artificiels et tristes. Un peu comme pour la dénomination de certaines étoiles et amas de galaxies.

Un aspect ne parait pas dans le roman, mais j’avais créé tout un système de hiérarchie permettant de cataloguer facilement n’importe quelle étoile. Pour des raisons de clarté, je l’ai supprimé lors de la relecture. Dans ce système, Delas portait l’indicatif : ε72D5. 72e étoile du système Epsilon, 5e planète du système solaire, planète de catégorie D (invivable).

Parlons un peu de style. De mon côté, j’ai beaucoup aimé certaines images, un peu moins certains choix. Par exemple, quand Elkeïd parle. Tu as choisi de varier les façons de s’exprimer selon les personnages. C’était pour vraiment les différencier ou aussi, un peu, pour t’amuser ?

Les deux. Concernant Elkeïd, j’avais besoin de faire ce travail-là, je crois, comme un exercice d’écriture, et je dois admettre que ce personnage m’a beaucoup fait rire. J’ai passé du temps à travailler sur ses expressions et sa façon de narrer. Si l’on calcule le ratio nombre de phrase par heure, ce personnage est de loin le plus coûteux. Le plus clivant aussi parmi les lecteurs (certains l’adorent, d’autres le détestent), et je le comprends parfaitement. Mais il apporte selon moi une dose de fraîcheur qui, mine de rien, fait redescendre la tension. Car l’histoire, tout de même, est plutôt lourde.

Tu as dit dans d’autres interviews qu’un livre t’avait particulièrement marqué : La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio. En quoi exactement ?

En tout ! Plus sérieusement, ce livre a été ma claque littéraire. Autant sur le thème général, le vent (en temps qu’ancien parapentiste et formé en mécanique des fluides, le vent me parle beaucoup), que sur ce qu’il raconte vraiment (la question du vivant, du mouvement), sur sa vulgarisation philosophique (Nietzsche, Deleuze, que j’ai découvert grâce à la Horde) et sa manière d’écriture.

Je trouve peu de défauts à cet ouvrage, et je le relis régulièrement. Il a, sans aucun doute, largement influencé ma façon d’écrire.

Dans Le Chant des glaces, les personnages débattent plusieurs fois de la liberté et des difficultés à l’obtenir. En quoi ce thème te touche-t-il particulièrement ?

Parce que tout le monde en parle, les politiques la rabâchent sans cesse depuis des années, et pourtant, année après année, j’ai l’impression qu’on l’est de moins en moins, libre. Pour moi, libre, ça ne s’arrête pas à la liberté de mouvement. Ça, c’est le degré zéro de la liberté. La liberté est beaucoup plus vaste que ça.

Je ne veux pas marcher sur les plates-bandes des spécialistes, sociologues et philosophes, qui parlent de cette question bien mieux que moi, mais au fond, j’ai ce sentiment que la société nous écrase. Qu’elle nous enferme dans des cases, dans des nombres, dans des algorithmes, dans des idées reçues. Qu’elle bride nos envies de création, d’ouverture, d’acceptation. De liberté de penser autrement. À quel moment doit-on accepter de renoncer à notre liberté de manifester, par exemple ? À quel moment n’a-t-on plus le droit de dire qu’on n’est pas d’accord ?

Le sujet est vital, et terriblement vaste, et Le Chant des Glaces en transpire un peu. J’ai voulu en faire un lien entre mes personnages. Aussi différents soient-ils les uns des autres, ils se posent tous cette question de fond, initiée dans mon court prologue : Quelle liberté ?

La musique est présente dans tout le roman. Pourquoi l’associer à plusieurs moments de cette histoire ? Est-elle aussi importante dans ta vie ?

Plus jeune, j’ai fait onze ans de trompette et dix ans de solfège, j’ai joué dans un big band de jazz et j’ai fait quelques tentatives en orchestre classique. Alors, j’aime autant dire que des tierces mineures, des croche pointée double, des staccati et des altérations accidentelles, j’en ai vu passer une sacrée quantité. Alors, même si aujourd’hui, je ne pratique plus vraiment, je suis toujours aussi attaché à la musique.

Par ailleurs, les notions d’évasion et de musique sont très liées, et par conséquent, elles collent parfaitement avec un livre qui parle de liberté. Et puis, parler d’adagio, de legato, d’harmonie, de dissonance : sans être un expert, on ressent ce que ça signifie. Lier les sensations, la glace et la musique me permet, en un sens, de faire communiquer la glace. C’est quelque chose d’assez coulant.

Tu viens à peine de publier ton premier roman, mais peut-être as-tu déjà d’autres projets d’écriture. Si oui, lesquels ?

Je travaille actuellement sur quelques projets, oui. J’ai pris cette habitude d’écrire, et cela me détend vraiment. Alors, sans en dévoiler quoi que ce soit, disons que mes projets abordent, entre autres, la question du changement climatique et de l’adaptation de notre société. Mais c’est encore trop tôt pour en parler. En tout cas, cette petite planète Delas, perdue dans le cosmos, me plait toujours autant, et j’aurais encore bien des choses à lui faire raconter.

Merci, à nouveau, à Jean Krug pour sa disponibilité et pour ces splendides photos.

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