Un homme d’ombres, Jeff NOON

Un détective digne d’un vieux polar dans une ville à la Italo Calvino, toute de lumières vives et de nuit profonde. Un système temporel bouleversé, avec des chronologies individuelles. Un assassin mystérieux que personne n’arrive à voir. Un sacré cocktail qui fait le charme et le mystère de cet Homme d’ombres, premier roman d’une série consacrée au détective John Nyquist.

Philip Marlowe…

Amateurs du polar classique, avec son détective décati, au bureau miteux, qui aime bien lever le coude et ne se sent pas bien sans sa dose impressionnante de whisky, dont le visage reflète les coups portés au fil des pages, vous allez être heureux ! Jeff Noon s’offre tous les clichés de ce genre. Son personnage principal, John Nyquist, est une reproduction des Philip Marlowe et autres clones dont les silhouettes ont investi les films hollywoodiens en noir et blanc. Et ce, dès les années 40. D’ailleurs, Un homme d’ombres se déroule en 1959. Mais pas dans notre monde.

chez Italo Calvino

Car ici, l’action a pour cadre une ville qui rappelle inévitablement Les Villes invisibles d’Italo Calvino. Dans ce recueil, l’auteur italien imagine des cités que l’explorateur Marco Polo aurait pu décrire à Kubilai Khan. Et Jeff Noon, avec Soliade et Nocturna, suit la même veine. Dans sa première ville, la lumière est reine. Il faut annihiler toute trace d’ombre. Des enseignes qui éclatent de couleurs, des lampes partout, sur les murs, aux fenêtres, et même dans le ciel, transformé en vaste voûte tressée de fils électriques aux ampoules suspendues. La lumière s’infiltre partout, douloureuse. Et avec elle, la chaleur envahissante, pénible, suffocante. En face, Nocturna est sombre, ne propose que des lumières étouffées, minimales, sans éclat. Entre les deux, une zone de danger, Crépuscule, où se nichent toutes les peurs de cette portion d’humanité. Dans une brouillard dense, une brume (la Brune) étouffante tant elle semble vivante, des actions violentes et meurtrières se déroulent, des angoisses prennent forme. C’est là que le père du détective a disparu, suite à la mort de son épouse. C’est là que John Nyquist va devoir mener une partie cruciale de son enquête, mettant ainsi en danger sa propre santé mentale.

Là-bas, le temps est une substance fluide et non solide. Il avance et recule, comme la marée. Il n’y a pas de quand. Il n’y a pas de maintenant, pas d’autrefois, pas de si, pas d’était, pas de passé, de présent ou de futur.

Le temps individuel

Car, grande idée que celle-là, à Soliade comme à Nocturna et plus encore à Crépuscule, le temps n’est pas universel. Chacun est libre d’utiliser le sien. Enfin, pas tout à fait, il faut acquérir une chronologie testée et fiable, pas une chronologie de contrebande, aux effets indésirables potentiellement néfastes. Chaque habitant a sa montre réglée sur sa chronologie et, quand il arrive dans un nouveau lieu, il peut choisir de s’adapter à celle qui y domine. Ainsi, il est possible de changer d’heure souvent, voire trop. Car le risque n’est pas loin d’être déphasé. D’ailleurs, une nouvelle maladie est apparue récemment, la chronophase. Et elle s’étend. Explique-t-elle cette impression éprouvée par John Nyquist d’avoir perdu quelques minutes lors du meurtre d’un suspect ? Ou cette sensation a-t-elle une autre origine plus mystérieuse, plus inquiétante ?

Un mal-être perpétuel

En fait, dès les premières pages, on sent que tout l’univers défaille. John Nyquist ne semble pas (plus) en phase avec lui et est toujours mal, toujours en décalage, toujours en souffrance. Comme nombre de personnages de romans, il nous entraine dans une spirale (infernale?) faite de sensations désagréables, d’actions qu’on aimerait qu’il évite de les faire tant on sent qu’elles vont mener à la catastrophe. Entre son passé qui resurgit sans cesse, source de doutes et d’hésitations, ses sensations d’étouffement ou de malaise devant la très forte luminosité de Soliade, ce détective ne paraît pas en état de mener une enquête sereine. Et l’on comprend immédiatement que cette dernière va le toucher en profondeur.

Les codes du fantastique

En effet, Un homme d’ombres reprend également les marques du genre fantastique puisque le personnage que l’on suit, dont on découvre les pensées à longueur de pages et qui, en fait, nous impose sa vision, est en difficulté. Ce qui fait que l’on ne sait pas où est le réel et où est son interprétation par John Nyquist. D’où la sensation perpétuelle de malaise évoquée plus haut. D’où également la richesse du roman, puisque l’on ne peut être sûrs de rien et que l’on est obligés d’attendre que le détective fasse le tri dans ses pensées, parvienne à les dompter afin de comprendre le fin mot de l’histoire.

Le crépuscule a des crocs de brume, il est vorace. Il faut le nourrir. Sinon, il engloutira tout.

Premier livre que je lis de Jeff Noon, Un homme d’ombres, malgré certains passages un peu longuets à mon goût, m’a donné une sacrée envie de découvrir le reste de l’œuvre du bonhomme. Sa maitrise des codes de la littérature, son imagination et la richesse de sa narration m’ont conquis et, dès que le temps me le permettra, je reviendrai vers lui avec attention. Et je surveillerai la parution de la suite des aventures de John Nyquist (quatre tomes parus en V.O. à ce jour).

Présentation de l’éditeur : CE POLAR NEW WEIRD EST ÉBLOUISSANT ! Soliade : la ville des horloges. Par millions : chacune tourne à son rythme propre. Où allez-vous vous retrouver ? Et quand ? Immédiatement. Ici les horloges tournent et ne sont jamais les mêmes. Le temps s’emballe, se règle et se dérègle d’une rue à l’autre, sous un ciel que personne n’a jamais vu. À la place, une voûte gigantesque de pure lumière, un dôme d’éclairages artificiels supprimant toute zone d’ombre, sans interruption. Bienvenue dans l’enfer de Soliade, cette ville embrasée où tous courent après les innombrables lignes temporelles. John Nyquist, détective privé, est engagé pour retrouver Eleanor Bale, une jeune fugueuse de dix-huit ans. Dans quel recoin a-t-elle bien pu se cacher, alors qu’il n’existe aucun lieu épargné par la lumière ? Dans les ténèbres de Nocturna ou bien plus loin encore, au-delà des frontières de cette cité double ? Pour Nyquist, il ne s’agit pas d’une affaire de routine : à ses trousses, un serial killer invisible surnommé le Vif-Argent sème la panique. Au cours de son enquête, John Nyquist s’aventurera jusqu’au Crépuscule, cet entre-deux abominable où grouillent la menace et les silhouettes obscures, afin de sauver Eleanor… et probablement la ville tout entière. Un homme d’ombres est un roman construit par touches impressionnistes mais d’inspiration surréaliste. Ce polar new weird est éblouissant, flirtant avec l’étrange. Les lecteurs ne manqueront pas de se laisser emporter par ses contradictions temporelles et son fantastique angoissant, au fil d’une exploration poétique du temps, de la réalité, de l’humanité.

La Volte – 11 février 2021 (roman inédit traduit de l’anglais par Marie Surgers –A Man of Shadows (2017)– 358 pages – 20 euros)

Merci aux éditions de la Volte pour ce SP.

D’autres lectures : Le Chroniqueur, Un dernier livre, Justaword, Gillossen chez Elbakin,

3 commentaires sur “Un homme d’ombres, Jeff NOON

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