Gnomon (tome 2), Nick HARKAWAY

Le requin revient et il a un solide appétit, dans cette deuxième partie de Gnomon. Tous les nœuds mis en place vont progressivement se dénouer, les questions trouver des réponses, dans un final encore plus vertigineux, encore plus effrayant.

Un redémarrage en douceur

Petit rappel : vu la taille du bouquin, Albin Michel a décidé de couper en deux le livre originellement paru en un seul gros volume, afin de rendre d’opération viable (il faut payer, entre autres, la traductrice et, vu le niveau du texte, il en fallait une bonne : encore bravo à Michelle Charrier – ben oui, je suis un fan). Bon, au final, cela revient cher, c’est vrai, mais on peut se dire que c’est compréhensible. Je ne vais pas en ajouter une couche sur les longues discussion sur le prix du livre et son côté produit de luxe, beaucoup a déjà été dit et écrit à droite à gauche. Mon but est juste de signaler que la découpe choisie par l’éditeur est efficace. On recommence en douceur : l’inspectrice Mielikki fait le point et tente d’absorber tout ce qui lui est arrivé, toutes les vies qu’elle a ingérées. Et, comme le lecteur, elle a du mal à placer ensemble toutes les pièces du puzzle, à se sortir de ce labyrinthe.

Un palette de personnages

Car, rappelons-le, en suivant l’interrogatoire de Diana Hunter, elle s’est trouvée placée dans la tête de personnages imprévus, très différents les uns des autres, dans des époques éloignées : le financier grec Constantin Kyriakos, l’alchimiste Athenais Karthagonensis et l’artiste Berihun Bekele. Et elle continue à tenter de comprendre ce qui les lie, ce qu’ils signifient. Et dans la « vraie » vie de Mielikki, on peut ajouter l’étrange Regno Lönnrot, qui a agressé l’inspectrice dans le premier volume. Et d’autres, comme Oliver Smith, interrogé comme consultant et dont on se dit rapidement qu’il n’est pas ce qu’il paraît. De toutes façons, dans Gnomon, rien n’est ce qu’il semble être : tout est apparences et jeux de dupes. Et c’est pour ça que c’est bon ! On échafaude des hypothèses battues en brèche quelques pages plus loin. Ou, si on a de la chance, confirmées quelques chapitres plus tard. Difficile d’en dire plus sans risquer de révéler des indices qui gâcheront le plaisir de lecture. Sachez que les réflexions sur l’être sont abyssales et, finalement, accessibles, même s’il faut accepter de se laisser balader pendant pas mal de pages. Le résultat en vaut définitivement la peine.

Telle est la promesse du Système. Nul n’est jamais seul, sans protection. Nul n’a jamais à avoir peur du noir.

Une quête vitale

D’autant que cela se double d’une réflexion sur notre rapport aux autres. Dans Gnomon, la société anglaise est à un tournant. Comme je l’avais évoqué dans la critique du premier tome, Nick Harkaway évoque notre rapport à la sécurité et à ce que nous sommes prêts à faire pour l’assurer. Quelle dose de liberté sommes-nous disposés à laisser de côté au profit d’une tranquillité de vie, d’esprit ? Laisser échapper la moindre de nos pensées, les partager dans filtre, afin d’éviter le risque. Mais, et si tout le monde ne jouait pas le jeu ? Dans le célèbre panoptique, on trouve des prisonniers et des gardiens. Un système peut-il fonctionner sans gardien humain ? Une machine peut-elle réellement, du fait de sa neutralité, amener une société vers le bonheur et la stabilité ? N’y aura-t-il personne pour pervertir le système ? Tout le monde jouera-t-il le jeu. Comme le dit un personnage, « Il faut que les gens s’améliorent, et personne n’en parle jamais. Non, personne n’en parle jamais. Pourtant, tout ce que nous embrassons – libres choix et autogouvernance – n’est valable que si nous nous conduisons de notre mieux. Autrement, qui va nous arrêter, nous retenir ? ». Vaste sujet de réflexion qui va continuer à me faire cogiter.

Gnomon, c’est une claque intellectuelle, qui nous oblige à réfléchir. Et ça, c’est sain ! Gnomon, c’est aussi un récit qui prend aux tripes, littéralement. Gnomon, ce sont des personnages qui m’accompagneront de loin. Gnomon, c’est une histoire qui pousse à creuser au fond de soi-même pour comprendre le monde et se comprendre. Gnomon, c’est un roman qui va continuer à m’habiter pendant de longues semaines.

Présentation de l’éditeur : Grande-Bretagne. Futur proche. La monarchie constitutionnelle parlementaire qu’on croyait éternelle a laissé place au Système, un mode de démocratie directe où le citoyen est fortement incité à participer et voter. La population est surveillée en permanence par le Témoin : la somme de toutes les caméras de surveillance et de tout le suivi numérique que permettent les smartphones et autres objets connectés. Alors qu’elle est soumise à une lecture mentale, la dissidente Diana Hunter décède. Mielikki Neith, une inspectrice de Témoin, fidèle au Système, est chargée de l’enquête. Alors qu’elle devrait être en mesure d’explorer la mémoire de Hunter, Mielikki se retrouve confrontée à trois mémoires différentes : celle d’un financier grec attaqué par un requin, celle d’une alchimiste et celle d’un vieux peintre éthiopien. Pour Neith, un incroyable voyage au cœur de la pensée humaine commence. Aussi surprenant que dangereux.

Albin Michel Imaginaire – 3 mars 2021 (roman inédit traduit de l’anglais [Royaume-Uni] par Michelle Charrier – Gnomon (2017) – 475 pages – 24,90 euros)

Merci aux éditions Albin Michel Imaginaire pour ce SP.

D’autres lectures : Yogo, De l’autre côté des livres, Feyd Rautha, Gromovar, Au pays des caves troll, Yossarian, Yozone, Artemus Dada, Blogger in fabula, Le Chroniqueur,

4 commentaires sur “Gnomon (tome 2), Nick HARKAWAY

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